Rachid Zerrouki, à l’école des « incasables »

Cet enseignant en section d’enseignement général et professionnel adapté livre sa vision de ce que devrait être une École qui voudrait se donner les moyens de vaincre les inégalités sociales.

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En devenant enseignant, il voulait « servir l’intérêt général, renverser le déterminisme social et sauver le monde ». Dans Les Incasables (1), Rachid Zerrouki, alias « Rachid l’instit » sur Twitter, témoigne de trois années passées aux côtés d’adolescents « incasables », échoués en Segpa (section d’enseignement général et professionnel adapté). Des grandes désillusions aux petites victoires, avec l’espoir que l’école puisse, un jour, vaincre les inégalités sociales.

Vous avez débuté votre carrière en école primaire avec des élèves faciles et intéressées, puis trois ans en Segpa. Comment votre vision du métier a-t-elle changé entre ces deux mondes-là ?

Rachid Zerrouki : Ça a vraiment bouleversé ma vision du métier de fond en comble. Je suis arrivé lors de ma première expérience en école primaire, dans un quartier assez mixte socialement, avec Emma et Juliette avec qui tout fonctionnait à merveille. Je suis arrivé avec des idées très progressistes auxquelles je tiens encore aujourd’hui, sur le fait de mettre l’élève en situation d’apprentissage, le laisser plus ou moins libre de s’épanouir…

Vous parlez beaucoup du livre d’Alexander S. Neill, Libres enfants de Summerhill, une école où les enfants sont laissés libres d’apprendre ce qu’ils veulent et quand ils veulent. Est-ce que ça marche, ça, en Segpa ?

Pas tout à fait, voire pas du tout. Alexander Neill précise bien qu’il n’y a pas d’enfants pauvres à Summerhill, parce que ça coûte très cher. Il n’y a donc que des Emma et des Juliette avec qui tout fonctionne ! En Segpa, il n’y a pas cette curiosité, cette soif d’apprentissage que je pensais être innée, comme Alexander Neill. Les élèves que j’ai en face de moi n’ont pas envie d’apprendre.

Vous ne vous y attendiez pas ?

Non. J’ai grandi dans un quartier assez populaire au Maroc, mais je suis fils de prof, donc j’avais déjà cette culture scolaire. En quelque sorte, mes parents mâchaient le travail aux professeurs, et j’allais à l’école avec l’envie d’apprendre et de progresser. Les élèves que j’ai en face de moi ont parfois des parents très impliqués, mais qui ne savent pas comment aider leurs enfants, ou qui sont absents, ou des enfants qui sont en foyer. C’est un vrai renoncement par rapport à des convictions politiques ou pédagogiques que je pouvais avoir.

Vous dites dans votre livre être devenu enseignant pour renverser le déterminisme social. Pensez-vous que c’est possible ?

Je pense toujours que c’est possible. François Bégaudeau pense que l’école est inégalitaire par essence. Il pense que cette institution a été créée pour faire du tri social. Moi, je crois que l’institution est inégalitaire par erreur et qu’on peut très bien faire autrement. À Marseille, on a par exemple les « écoles de la seconde chance ». Elles accueillent des élèves qui sont là sur décision du juge, donc des cas très lourds. Il y a cinq éducateurs à temps plein, une psy, une médecin scolaire, une prof spécialisée et une assistante d’éducation pour des effectifs de cinq élèves. Je crois que l’école peut arriver à vaincre le déterminisme social en s’en donnant vraiment les moyens, pas en faisant semblant.

Dans votre livre, vous avez une vision très bourdieusienne de l’échec scolaire. Vous mettez en avant les difficultés socio-économiques et familiales des élèves. À vous lire, on a l’impression qu’ils ont perdu d’avance.

Je suis obligé d’avoir cette vision bourdieusienne parce que je n’ai rien pour la contredire. Je vois en face de moi des élèves qui sont tous issus de la même classe sociale, avec les mêmes difficultés sociales, économiques, qui sont parfois en foyer… Les statistiques m’empêchent d’être plus optimiste. Je me force à l’être, parce qu’il le faut pour continuer. L’impuissance que peuvent ressentir les élèves est parfois contagieuse, le professeur peut se sentir inutile. Ça m’est arrivé à plein de moments. Il faut s’attacher aux petites victoires, à court terme, pour éviter le fatalisme. En Segpa, on arrive aussi à des réussites : une élève a fini dans un lycée hôtelier très réputé de Marseille.

Il y a des exemples de transfuges de classe, qui sont médecins ou avocats et qui ont grandi en foyer ou dans des quartiers populaires. Ne seraient-ils que les exceptions qui confirment la règle ?

Je me méfie beaucoup de la mise en avant des transfuges de classe pour démontrer que « quand on veut on peut ». On met le projecteur sur ces personnes-là pour vanter le mythe de l’égalité républicaine. Je suis convaincu par les théories sociologiques du déterminisme social mais, en même temps, je ne sais pas si je dois transmettre ce savoir-là à mes élèves. Parfois, quand ils arrivent en 6e Segpa, ils ont besoin de savoir pourquoi ils ne réussissent pas.

Vous racontez n’avoir pas su quoi répondre à un élève qui vous demandait pourquoi les élèves de Segpa sont nuls. Aujourd’hui, que leur dites-vous ?

Je ne pense pas que ce soit pertinent à faire médiatiquement, dans le débat public, mais face à mes élèves je parle de personnes qui sont passées par la Segpa et qui s’en sont sorties. Dans un article du Bondy Blog, la journaliste Nassira El Moaddem parle par exemple d’une élève de Segpa qui est devenue une grande couturière. Moi, je ne suis pas capable de leur dire la vérité en face alors qu’ils ont entre 10 et 13 ans. Leur expliquer vraiment le déterminisme social, ça voudrait dire leur expliquer qu’ils n’ont même pas 5 % de chances de s’en sortir. C’est de l’ordre de l’exception, voire du miracle !

Comment s’est passé l’enseignement à distance avec les Segpa pendant le confinement ?

C’était… pas loin d’être catastrophique. Ce n’était pas une surprise du tout parce que ce sont des élèves qui ont besoin d’avoir quelqu’un toujours derrière eux pour les mettre au travail. Ils ne se mettent pas au travail par plaisir, il faut les forcer et, à distance, c’est compliqué. On peut toujours appeler et les supplier de se mettre au travail… Les parents ne peuvent parfois pas le faire, ni les éducateurs de l’Aide sociale à l’enfance, en sous-effectifs.

La numérisation de l’Éducation nationale s’est accrue avec le confinement. Actuellement, plus de 2 100 classes ont fermé à cause du coronavirus et assurent les cours en distanciel. Qu’en pensez-vous ?

Dans le livre, je parle de la fracture numérique secondaire. Aujourd’hui, on a une population favorisée qui utilise l’outil informatique à la même fréquence que les populations plus défavorisées, mais pas pour faire les mêmes choses. Cela crée davantage d’inégalités sociales. J’ai l’impression que la première utilisation de l’outil numérique dans mes classes, c’est Fortnite [jeu en ligne]. Il y a vraiment un besoin d’orienter les usages informatiques des populations défavorisées vers quelque chose qui va leur permettre d’accroître leur capital culturel. Moi, j’invite beaucoup le numérique en classe. On fait de la recherche, du traitement de texte… À notre époque, tout ça est absolument incontournable. Le numérique est également envisagé pour faire des économies. On en parle peu, mais il y a une proposition de loi des Républicains pour faire appel à cet enseignement en distanciel même en dehors de la crise sanitaire. Ça, c’est un danger qu’il ne faut pas sous-estimer.

Pendant le confinement, de nombreux élèves ont décroché. Comment avez-vous fait avec les vôtres ?

J’ai tenté d’utiliser les outils de l’Éducation nationale, Discord ou Zoom, mais sans grande conviction parce que je savais bien qu’avec ce public-là ça n’allait pas être possible. Il fallait une présence humaine. Quand je regardais la télé le soir, je voyais des familles où tout se passait bien. Les enfants étaient devant l’écran, ils travaillaient, ce qui a poussé les gens à dire que le distanciel, c’est pas si mal, qu’on peut l’incorporer dans notre vie de tous les jours. J’ai trouvé ça très dangereux parce qu’on insistait sur la partie de la population pour laquelle ça se passait bien et on oubliait complètement les autres, pour qui le distanciel représentait un arrêt pur et simple de la scolarité.

Quelques pistes pour améliorer l’école et la rendre un peu moins inégalitaire ?

Je m’intéresse beaucoup à l’éducation globale. Que l’école ne considère plus l’élève juste comme un élève, mais comme un enfant qui a toutes sortes de besoins, au niveau de son hygiène de vie, de son alimentation, de son sommeil, de ses besoins affectifs…

L’École ne dépasserait-elle alors pas son rôle ?

L’École doit dépasser son rôle, parce que la famille n’est pas toujours en mesure de répondre aux besoins de l’élève. Une École qui veut se donner les moyens de vaincre les inégalités sociales, c’est une École qui peut aussi faire sans les parents. Bien sûr, ce sont des partenaires éducatifs majeurs, mais quand ils ne sont pas là ou qu’ils sont défaillants, l’École doit pouvoir les remplacer. On pourrait inviter des éducateurs, créer une section qui soit encore plus ambitieuse que la Segpa avec des effectifs encore plus réduits et des éducateurs qui seraient présents à temps plein, une psy ou un travailleur social à temps plein. Si un enfant arrive un matin et qu’il n’est absolument pas en état de travailler, au lieu de s’acharner sur lui, on l’envoie chez quelqu’un qui va essayer de le comprendre plutôt que le laisser aux enseignants dans une situation qui ne va créer que du conflit. Ce serait l’École dont je rêve.


(1) Les Incasables, Rachid Zerrouki, Éditions Robert Laffont, 266 pages. 19 euros.


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