Mauvaise pente

Une hiérarchie qui promet à la police, même implicitement, de la couvrir en toutes circonstances engage sa responsabilité dans les « bavures » à venir. C’est pourtant le message délivré par Gérald Darmanin.

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Où donc est le pouvoir dans notre belle République ? La question peut sembler évidente alors que les Français continuent de recevoir de l’Élysée leur « feuille de route », comme on dit à l’armée, et que le président nous dit à combien de toises les uns des autres nous devons nous tenir dans la file d’attente, et si l’on sera autorisés ou non à voir la grand-mère ou les petits-enfants à Noël. Mais nous ne sommes pas les seuls au monde dans cette situation et, tant bien que mal, nous consentons à ces incursions dans notre intimité parce qu’il faut endiguer au plus vite la pandémie et limiter la catastrophe économique et sociale qui va s’ensuivre. Après la faillite des masques, c’est donc à la logistique de la vaccination que l’on va maintenant juger l’exécutif. Alors pourquoi cette interrogation sur les lieux de pouvoir ? Parce que le péril démocratique est peut-être ailleurs. Dans le grossier processus de droitisation auquel on assiste pour d’évidentes raisons de positionnement en vue de 2022, deux ministres, Gérald Darmanin et Jean-Michel Blanquer, font du zèle, sans que l’on sache si leurs initiatives participent de la stratégie collective ou d’un jeu personnel qui embarrasse même certains de leurs collègues. Ils étalent ces jours-ci leur inquiétante conception de la démocratie. Avec sa loi sur la « sécurité globale », le premier veut interdire aux journalistes ou à de simples témoins de filmer les violences policières.

Les reculs que le ministre a dû concéder ne nous rassurent pas. Certes, pour que le délit soit constitué, il faudra que « l’intention malveillante soit manifeste ». Mais qui en jugera ? Avant la justice, cela risque fort d’être le policier lui-même, dans le feu de l’action. Or, pour un policier donnant de la matraque ou ajustant son tir de Flash-Ball, tout regard un peu insistant cache évidemment des « intentions malveillantes ». Il y a une loi non écrite que l’on connaît depuis le sinistre Maurice Papon. Une hiérarchie qui promet à la police, même implicitement, de la couvrir en toutes circonstances engage sa responsabilité dans les « bavures » à venir. C’est pourtant le message délivré par Gérald Darmanin. Celui-ci n’a pas tardé à en vérifier les effets. Lundi soir, place de la République, des migrants afghans et érythréens, victimes parmi les victimes, ont été évacués à coups de matraque et de grenades de désencerclement, et leur campement a été arraché et détruit. Le ministre a pu voir des images que sa loi, demain, devrait interdire. Il a feint de s’indigner de ce qu’il avait vu. Mais de quoi s’est-il indigné ? Que soit maintenu en place un préfet de police qui s’inscrit dans la pire tradition de la fonction ? Que sa loi « pas vu pas pris » produise ses effets avant même d’être promulguée ? Il se trouve que le ministre a une autre « actualité » – la même en vérité – pas plus rassurante, quoique moins relayée par les médias. C’est la procédure de dissolution engagée contre le Collectif contre l’islamophobie (CCIF). Un organisme estampillé par la Cour européenne des droits de l’homme. En recensant et en dénonçant les actes islamophobes, le CCIF « alimenterait les rangs de Daech », comme le note ironiquement le politologue François Burgat. Dans cette affaire, le droit va être mis à rude épreuve, car il va falloir dissoudre une organisation pour la seule raison que son nom, ou celui d’un de ses responsables, apparaît sur les agendas de personnages plus ou moins fichés S. C’est la version pseudo-juridique du « marabout bout de ficelle »… Sait-on soi-même sur quel agenda figure notre numéro de téléphone ? Mais, surtout, Darmanin brise un instrument de mesure du racisme anti-musulman. De là à décréter que ce racisme n’existe plus, il n’y a qu’un pas. Le ministre instaure là aussi un « pas vu pas pris ». Pas de constat d’islamophobie, pas d’islamophobie.

Ce n’est pas son collègue Jean-Michel Blanquer qui s’en plaindra. Cela fait longtemps que celui-ci a décrété que l’islamophobie était une invention de sociologues « islamo-gauchistes ». Au mois d’août déjà, il avait réuni dans son bureau un aréopage d’islamophobes bien connus, tous plus ou moins proches de Manuel Valls. À l’ordre du jour, la guerre aux « islamo-gauchistes ». Un peu plus tard, il a mobilisé des pétitionnaires, Élisabeth Badinter en tête, pour mener l’assaut contre la sociologie universitaire. A-t-on déjà vu un ministre s’en prendre ainsi, du moins en des temps de comparaison convenable, à une discipline universitaire ? Par son vocabulaire, Blanquer a d’ailleurs quelque chose de désuet : « ultra-gauche », « extrême gauche ». Les « bolcheviks » ne sont jamais très loin. Mais voilà que le ministre est aujourd’hui accusé d’avoir biberonné un syndicat lycéen créé de toutes pièces par le numéro deux du ministère, directeur général de l’enseignement scolaire. Une petite officine grassement subventionnée, comme le patronat en fabriquait autrefois dans l’industrie automobile. Celui-ci avait pour mission de soutenir sa réforme du baccalauréat, et d’éclipser les organisations syndicales traditionnelles. Fâcheux pour un ministre qui combat le détournement des jeunes consciences par les islamistes ! Mais certains de ces jeunes gens, pourtant bien sous tous rapports, ont mangé et bu les subventions ministérielles, avant que d’autres, conscients d’avoir été les dupes d’une manipulation politique, vendent la mèche à Mediapart et à Libé. Le syndicat jeune était un syndicat jaune. Il y a décidément une drôle d’ambiance dans ce gouvernement.

Lire > Blanquer se bunkérise


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