Dossier : Médias : L'extrême droite en continu

Chaînes d'info : « Du blanchiment de l’info sale »

Pour Arnaud Mercier, l’extrême-droitisation des chaînes d’info relève d’une intention éditoriale et consacre une rupture du cahier des charges.

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Le glissement réactionnaire de CNews, orchestré par Vincent Bolloré, LCI qui emboîte le pas, les promesses éditoriales trahies, une surenchère dans le relais des fausses informations, la quête du buzz et de l’audience, la place croissante de l’extrême droite, les failles et le manque de courage du Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA), la nécessité de réagir et de se rendre sur les plateaux… Arnaud Mercier (1), chercheur spécialisé dans les médias, décrypte ce que sont devenues les chaînes d’info en continu.

Selon certaines émissions, où se succèdent nombre de chroniqueurs, entre l’à-peu-près, des thèses fumeuses et des commentaires sur tout et n’importe quoi, les fake news et les opinions ont remplacé l’information… Cela ne relève-t-il justement pas de la responsabilité journalistique ?

Arnaud Mercier : C’est peut-être encore plus compliqué… Le problème vient d’une ambiguïté initiale, qui fait qu’on devrait se poser la question différemment. Les chaînes dites d’information en continu ont une promesse éditoriale, celle de produire de l’information. Mais on voit bien comment, pour des raisons de coût – puisque produire de l’information, cela coûte de l’argent –, elles ont fait un autre choix : réunir sur des plateaux des gens, plus ou moins forts en gueule, dont une partie participent gratuitement contre la satisfaction narcissique et sociale d’être vus sur un plateau télé. Ces invités viennent pour exposer leurs idées, leurs opinions. En vérité, ce type de débat n’est pas une production d’informations mais du commentaire autour de sujets d’actualité. Le lien est devenu ténu avec l’information puisqu’elle n’est plus que le prétexte à l’expression d’opinions, trop peu souvent fondées sur l’expertise. Dans les rédactions, les journalistes qui font du terrain, du reportage reconnaissent eux-mêmes qu’il existe une grande différence entre les émissions de plateau et l’information. Ils doivent se vivre comme les derniers des Mohicans dans ces chaînes ! La Société des rédacteurs de CNews s’est ainsi indignée du boycott de leur chaîne parce que ces émissions de plateau ne reflètent pas leur travail de journalistes. Ils ne veulent pas être assimilés à ces émissions. « Boycotter notre chaîne, c’est boycotter le travail d’une rédaction qui ne se résume pas à la pensée d’un seul homme », ont-ils écrit dans un communiqué du 1er octobre à propos d’Éric Zemmour. En vérité, il est difficile de juger encore ces chaînes à l’aune de la responsabilité journalistique puisque le dispositif lui-même n’est plus journalistique ! La plupart des chaînes d’information en continu devraient être rebaptisées chaînes de commentaires d’actualité permanents !

En une dizaine d’années, on a le sentiment qu’on est passé de la droitisation à l’extrême-droitisation dans les chaînes d’info en continu. Comment expliquez-vous ce glissement ?

Ce n’est pas vrai pour toutes les chaînes dites d’information. Ça l’est pour CNews, ça commence à le devenir un peu pour LCI et, contrairement aux critiques formulées contre BFMTV à une époque, c’est moins le cas sur cette chaîne. Avoir été dans l’œil du cyclone des gilets jaunes a peut-être été un frein à cela. Ils sont un peu plus sur leurs gardes, si bien que BFMTV pourrait presque paraître désormais comme l’enfant sage de la bande. Sur CNews, le glissement est clair. C’est un choix de Vincent Bolloré, actionnaire aux idées réactionnaires. On a vu, à son arrivée à Canal, comment il a d’abord réglé ses comptes avec les équipes en place, ce dont témoignent le bâillonnement puis la suppression des « Guignols de l’info ». Il y avait chez Bolloré la volonté de faire de son groupe une vitrine de certaines idées politiques. Avec la fin des Guignols, même si le programme s’était essoufflé à la longue, il ne s’agissait plus de jouer la carte de la chaîne rebelle, mais de faire une télévision plus en adéquation avec une idéologie réactionnaire. C’est tout l’objet de CNews : occuper le créneau d’une Fox News à la française. Sachant qu’il existe un public pour ça, sachant aussi que ce sont des chaînes de niche. Elles n’ont pas vocation à reproduire le parcours de M6, qui, à un moment, était « la petite chaîne qui monte ». Ce sont des chaînes qui vont continuer à se disputer 1 ou 2 % de parts d’audience en moyenne. Si vous ne vous battez pas pour devenir une chaîne généraliste, vous pouvez vous permettre de calibrer vos contenus avec pour objectif de maximiser une audience ciblée.

Doit-on parler de dérapages, de provocations ou de ligne éditoriale ?

C’est en effet une ligne éditoriale. Ce que l’on observe bien à travers les invitations nombreuses faites aux négationnistes de la deuxième vague du virus, aux rassuristes. Il se dit beaucoup de choses de la ligne éditoriale de CNews dans ce que disent les animateurs comme Pascal Praud. Il y a une recherche de l’opinion dissidente, comme chez Trump, dénonçant les médias mainstream et ce qui est assimilé à la « pensée unique », au « politiquement correct ».

Ce glissement s’est-il aussi passé dans la presse écrite et les radios ?

Il existe deux exemples. Sud Radio, d’une part, et l’émission des « Grandes Gueules » sur RMC, d’autre part. On y retrouve un personnage qui joue un rôle important, André Bercoff [l’un des premiers à relayer les soupçons de fraude lors de la présidentielle américaine et à avoir soutenu le documentaire Hold-up – NDLR], un passeur entre les univers de la fachosphère, les sites comme Boulevard Voltaire, Les Moutons enragés, tout un tas de sites glauques dans lesquels on croise des personnages hauts en couleur de l’extrême droite, ne reculant pas devant le recours aux fake news. C’est un peu l’homologue français de Rush Limbaugh, cet éditorialiste américain pro-Trump avant Trump, qui est diffusé sur d’innombrables radios locales qui font partie d’une vaste machine médiatique ultra-conservatrice américaine. Bercoff fait cela très bien : il pratique le blanchiment de l’information sale, donnant de l’audience et de la publicité à des rumeurs, à des infos qui n’en sont pas, à des personnages douteux et sulfureux, et qui servent toutes et tous le même agenda idéologique.

Entre le populisme, le café du commerce et l’extrême-droitisation, quelles sont les frontières ?

C’est délicat à déterminer parce que tous les propos du café du commerce ne sont pas d’extrême droite, et tous les propos d’extrême droite ne sont pas tenus dans les cafés du commerce. De plus, on peut être populiste et parfaitement de gauche. La tentation est grande d’utiliser ces trois termes indistinctement, de les mettre dans un shaker et de tout mélanger. La prudence oblige au contraire à distinguer les choses. Et si on peut certes avoir un discours d’extrême droite populiste qui s’appuie sur des idées simples, ou fausses, qui malheureusement se retrouvent au café du commerce, ce n’est pas toujours le cas.

Que vous inspire cette réflexion -d’Hannah Arendt : « Quand tout le monde vous ment en permanence, le résultat n’est pas que vous croyez ces mensonges mais que plus personne ne croit plus rien. Un peuple qui ne peut plus rien croire ne peut se faire une opinion. Il est privé non seulement de sa capacité d’agir mais aussi de sa capacité de penser et de juger. Et avec un tel peuple, vous pouvez faire ce que vous voulez. »

C’est exactement ce que cherchent les fabricants et diffuseurs de fake news, qui tentent de créer du doute partout pour fragiliser, voire détruire, le processus de maturation de convictions bâti sur des faits.

N’est-ce pas tant l’écho de l’audience, et son buzz, que l’audience elle-même qui compte pour les chaînes ?

C’est assez lié. Quand on cherche le buzz sur les réseaux socionumériques, on vise aussi l’audience. Un enjeu important est la rentabilisation financière des investissements consentis pour faire fonctionner une chaîne. En échange de quoi, vous visez une audience qu’on monétise par la publicité. Dans cette perspective, toute démarche pour créer le buzz a vocation à rendre une émission plus visible. Le buzz sert à construire une audience dans la durée, mais il existe une autre perspective : considérer que le buzz est un bien en soi, en ne se plaçant pas du côté de la rentabilité économique, mais du côté de l’influence idéologique. C’est-à-dire que, si vous êtes gramscien, vous vous dites qu’il y a là une lutte pour l’hégémonie culturelle. Le but n’est plus de rentabiliser mais de diffuser, d’essaimer, de légitimer vos idées.

Comment peut-on exercer un poste de polémiste tout en ayant été condamné pour haine raciale ?

Cyniquement, je dirais que vous êtes d’autant plus légitime en polémiste lorsque vous avez été condamné pour haine raciale ! Cela signifie que vous allez au bout de vos convictions, que vous exprimez sans aucun fard vos idées, pour ne pas dire vos fantasmes. Tout l’enjeu, ce n’est pas le choix d’un média qui décide de faire de l’audience avec des polémistes avec qui il partage sans doute des affinités idéologiques, mais la pusillanimité du CSA. À quoi est censée servir une instance de régulation comme le CSA vis-à-vis du non-respect du cahier des charges par une chaîne ? Il y a eu des mesures dissuasives assez faibles. Au CSA, ils sont sans doute tellement intimidés par les cris préalables de dénonciation d’une supposée censure qu’ils en ont le bras qui tremble. C’est le signe de la réussite intellectuelle de la rhétorique victimaire de la censure. En ce sens, Marion Maréchal joue un rôle important, comme Patrick -Buisson. Les plus gramsciens des gramscistes ne sont plus d’extrême gauche mais d’extrême droite ! Ils ne cessent de théoriser une lutte autour de l’hégémonie culturelle. Nous n’accéderons au pouvoir, disent-ils, qui si seulement nous sommes capables de gagner la bataille des idées. Il y a sans doute eu des excès d’une certaine hégémonie culturelle de gauche, un excès de confiance. Comme un retour de boomerang, cela a alimenté une rhétorique, audible pour un certain nombre de gens, qu’on n’a plus le droit de dire ce que l’on pense. Ils commencent à gagner cette bataille culturelle parce qu’ils parviennent à sortir de l’impasse morale dans laquelle ils étaient, en s’affichant comme les défenseurs de la liberté d’expression, même si c’est pour tenir des propos au fumet nauséabond. Résultat, on a de plus en plus de commentateurs ou d’éditorialistes extrémistes ou réactionnaires. On voit sur les plateaux des éditorialistes venus de Valeurs actuelles ou des gens comme Élisabeth Lévy, Jean -Messiha, aux propos peu nuancés. Puisque -Zemmour, tête de pont, expose librement, jusqu’au délire, tous ses fantasmes racistes et xénophobes, sans contradiction, les programmateurs peuvent pousser leurs pions et en inviter d’autres. Le poisson-pilote n’étant pas sanctionné, on peut amener la grosse artillerie derrière ! Il semble donc que le CSA a décidé de s’autolimiter, sans doute parce qu’il a intégré ce retournement du rapport de force. Il doit penser qu’il y a beaucoup à perdre à déclencher une vague d’hostilités sur les réseaux sociaux, avec des campagnes criant aux martyrs.

Doit-on encore participer à ce type d’émissions ?

Ma conviction personnelle est que si vous êtes engagé, il ne faut jamais laisser le champ libre à vos adversaires. Mais il ne faut surtout pas y aller la fleur au fusil. Il faut savoir où l’on tombe, qui est invité, pour éviter des traquenards. Si l’on vous propose un espace où il existe encore de l’expertise, où l’on répond en fonction de ses connaissances et non pas selon ses positions idéologiques personnelles, où il existe encore une mise en perspective intellectuelle, avec des références, des contextualisations historiques, du décryptage, participer s’impose. Aller chez Pascal Praud pour tenir une ligne modératrice et d’expertise, qui fera que j’aurai le rôle stigmatisé du bolos à lunettes forcément assimilé à l’intello gaucho, très peu pour moi ! Participer à un débat où vous cherchez à rétablir des faits et faire l’éloge de la complexité, et voir vos interlocuteurs ne répondre que par des opinions, c’est intenable ! Et ça ne sert à rien. En revanche, pour un éditorialiste de gauche, une personnalité engagée, il faut y aller pour leur apporter la contradiction, je crois.

(1) Auteur (avec Nathalie Pignard-Cheynel, codirectrice) de #info. Commenter et partager l’actualité sur Twitter et Facebook, éd. de la MSH, 2018 ; Fake news et post-vérité : 20 textes pour comprendre et combattre la menace, e-book de The Conversation, 2018 ; et 2017, la présidentielle chamboule-tout, L’Harmattan, 2017.

Arnaud Mercier Professeur en sciences de l’information et de la communication à l’Institut français de presse, chercheur au Centre d’analyse et de recherche interdisciplinaires sur les médias (Carism).


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