Dossier : Gouverner sans chef, c'est possible

Un nouveau communisme des pratiques

La gauche du XXIe siècle doit soutenir les expériences sociales alternatives par la mise en œuvre d’une « politique du monde ».

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L’obsession électoraliste est en train de paralyser le renouvellement de la gauche. L’impossibilité d’un rassemblement électoral des partis renvoie d’abord au rapport qu’ils entretiennent les uns et les autres avec l’ordre néolibéral : rupture ou accompagnement plus ou moins zélé ? On voit mal quelle politique alternative pourrait être menée par les socialistes et avec eux. Et que dire des compromissions de l’aile droite des écologistes ? Et du cavalier seul de la candidature Mélenchon ? L’opposition à Macron, ce fils de la gauche néolibérale, ne fait pas une politique. Faut-il pour autant se résigner à l’atomisation actuelle des « boutiques » électorales, au suicide collectif de la gauche, à un second mandat de Macron ou à la victoire de Le Pen en 2022 ? Ce serait la désespérance assurée, et pour longtemps.

Un autre imaginaire

La lointaine Union de la gauche avait quelque crédit parce qu’il existait encore un fond commun entre socialistes et communistes issu de leur histoire. Ce n’est plus le cas : le « socialisme » ne constitue plus un horizon collectif. Ce manque de fond commun tient pour une large part à la coupure totale entre les représentants politiques et les expérimentations sociales, qui, seules, sont capables de réinventer un horizon politique et d’élaborer un imaginaire alternatif. La seule grande nouveauté de ces deux dernières décennies est celle des communs, et elle rappelle la manière dont sont nés le socialisme et le communisme au XIXe siècle : non pas d’abord et seulement dans le cerveau de quelques prophètes inspirés, mais dans l’intelligence collective de plusieurs dizaines de milliers d’ouvriers tentant, dans des conditions très difficiles, de mettre sur pied des modèles coopératifs de production et d’autres formes de gouvernement des ateliers. Pour autant, les communs ne sont pas la simple reproduction anachronique des associations ouvrières. Il s’agit de bien autre chose. Au-delà de la propriété privée et étatique, le projet des communs est d’instituer partout, dans tous les domaines d’activité, une démocratie égalitaire de l’agir commun ainsi qu’une relation de réciprocité et d’inappropriabilité entre les acteurs et les milieux sociaux ou naturels au sein desquels ils agissent. Un nouveau communisme des pratiques est en train de s’inventer, qui tourne radicalement le dos aussi bien au communisme d’État qu’à la « social-démocratie » néolibérale.

Une gauche des communs

Les communs offrent des modèles d’organisation sociale et politique qui marient la justice sociale, l’exigence écologique et la démocratie active et directe, sans chefs ni représentants. En un an, le mouvement chilien en a donné un exemple puissant qui mérite de faire école. Il faut cesser de ne voir en ces modèles que des expériences locales qui ne concerneraient que quelques individus. Les communs sont des formes d’activité qui valent, en fonction de leurs objets et de leurs moyens, pour toutes les échelles, même les plus larges, comme le montrent les encyclopédies numériques ou les logiciels libres. L’urgence absolue n’est-elle pas que le climat et la santé soient institués et gouvernés comme des communs mondiaux ? Tout commun, même réduit, parce qu’il s’inscrit dans un écosystème social et naturel, a des effets de diffusion qui dépassent ses propres frontières institutionnelles, et c’est aussi ce qui le définit comme commun. Il ne s’agit pas d’attendre que ces micro-expériences se généralisent par capillarité, mais de mener des politiques, à tous les niveaux, qui soutiennent ces modèles alternatifs d’activité et en créent les conditions générales, ce qui n’est pas sans impliquer dès à présent une cosmopolitique, littéralement une « politique du monde ».

Créer de telles conditions exclut que tout descende d’un État central cloîtré dans son périmètre national. La gauche doit rompre avec le fétichisme étatique du XXe siècle, avec cet imaginaire de l’État souverain, grand propriétaire de son domaine, pour faire de la logique du commun le principe de sa propre transformation démocratique en même temps que celui de la réinvention de l’État lui-même. La gauche nouvelle du XXIe siècle pourrait ainsi avoir pour objectif prioritaire un « État des services communs » délivré des oligarchies prédatrices, publiques et privées, et co-administré par les citoyens et les travailleurs de ces services.

Il n’y a pas à choisir entre néolibéralisme et fétichisme de l’État-nation. Ce ne sont là que deux faces du même monde. Tout à l’opposé, le commun qui naît des inventions sociales et des impératifs écologiques est un principe de transformation transversale qui devrait être le cœur d’une nouvelle culture de gauche, le socle de son renouveau, la base de son unité.

Pierre Dardot Philosophe et Christian Laval Sociologue. Coauteurs de Commun, Essai sur la révolution du XXIe siècle, La Découverte, 2014 et plus récemment de Dominer, Enquête sur l’histoire de la souveraineté de l’État en Occident, La Découverte, 2020.


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