Sabine Weiss : Du parti de la vie

Ultime représentante de l’école humaniste de la photographie, dans la veine d’un Robert Doisneau, Sabine Weiss nous a quittés le 28 décembre, à l’âge de 97 ans, à Paris. Elle espérait ses cent ans pour un dernier tour de piste d’exposition en Suisse, là où elle et née. Il s’en est fallu de peu. Elle lègue au musée de l’Elysée, à Lausanne, un fonds d’archives riche de 200 000 négatifs, 7 000 planches contact, 2 700 vintages, 2 000 tirages modernes et 2 000 diapositives. Nous l’avons souvent croisée, à Politis, rencontrée chez elle, dans son appartement-maison-musée vivant, pétillante, fringante, insolente, nous l’avons souvent publiée aussi. Il y a à peine un an encore, au moment d’une nouvelle publication (ci-dessous), somme d’images saisies au hasard du quotidien. Sabine Weiss… c’était une belle artiste. Immense. C’est tout.

Jean-Claude Renard  • 6 janvier 2021
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Sabine Weiss : Du parti de la vie
© Sabine Weiss

Récompensée par le prix Women in Motion, photographe humaniste calée dans la poésie, Sabine Weiss publie aujourd’hui une somme considérable d’images saisies au hasard du quotidien, d’où ressort notamment une thématique autour de l’enfance. Entre âpreté et délicatesse.

Un visage terrassé par l’épuisement, la souffrance de la mendicité, l’injustice en gros plan (Tolède, 1949) ; un mouflet en culottes courtes, au seuil d’une porte, l’œil un peu sceptique devant l’objectif ; une voisine peut-être, fillette timide ou malicieuse (Malte, 1955) ; une petite gitane déroulant s07/01/2021on pas dans une chorégraphie presque sensuelle au milieu d’un groupe de guitaristes, tandis qu’une autre, enguenillée, pieds nus, au ras d’une gamelle s’accroche à une chaîne comme à un doudou (Saintes-Maries-de-la-Mer, 1960) ; encore un tout jeune gitan, dessinant face terre une acrobatie, pas dupe de l’œil du photographe, au palais des Papes, à Avignon (1949). Ici, un enfant au cerceau, sur une plage indienne (1986) ; une petite Égyptienne, les cheveux bouclés soulevés par une brise, qui sourit devant on ne sait quoi (1983). Là, deux fillettes en petite robe, entamant une danse sur une plage de Nazaré, au Portugal, au cul des embarcations (1954) ; une école coranique, à La Réunion (1992), où trois mômes au-dessus de leur cahier chuchotent à l’oreille l’un de l’autre, projetant peut-être leur prochaine petite bêtise ; une môme virevoltant dans les jets d’eau du parc André-Citroën, à Paris (1995)…

Extraits de cette nouvelle publication, Émotions, voici quelques clichés de Sabine Weiss. Tout récemment distinguée par le prix Women in Motion, décerné par la Fondation Kering et les Rencontres d’Arles, récompensant chaque année une femme « pour l’ensemble de son œuvre ». Sabine Weiss. Un nom qui claque. Ultime représentante de l’école photographique humaniste, dans la veine de Robert Doisneau, Marc Riboud, Édouard Boubat… L’ensemble de son œuvre, c’est peu dire ! Cet ouvrage, riche de deux cents photographies, iconiques ou plus rares, certaines inédites, rassemble pas loin de six décennies d’images, de la fin des années 1940 aux années 2000. Plus d’un demi-siècle de pellicule. Puisant dans ce puissant ouvrage en noir et blanc, on aurait pu choisir parmi diverses thématiques. Celle de la précarité, des petites gens, celle des intérieurs paisibles, des instants incongrus surgissant dans la rue. Un jeu sur les ombres caracolant dans la lumière, traquant les éclairages incertains d’un réverbère, d’un rayon de soleil qui vient trancher le cadre. Nous avons opté pour l’enfance. Qui s’amuse, dérouille, s’étonne et découvre, confrontée aux aléas, aux contingences dégueulasses, cornaquée à l’innocence, l’émerveillement. Un hymne à la vie. Des enfants parfois au regard effaré ou goguenard, gosses déconneurs en devenir, chahuteurs assumés, farouches et brinquebaleurs d’imaginaires. Il y a toujours chez la photographe ce petit quelque chose qui tire vers l’intime et l’universel, le présent et l’intemporel. Sabine Weiss en convient, revenant sur ses propres images : « Je suis encore émue par ces visages, ces attitudes, ces atmosphères, ces solitudes, ces regards, ces baisers. Dans chaque photographie se cache une histoire à raconter, une émotion, mon émotion. »

À 96 ans aujourd’hui, impitoyablement fringante, Sabine Weiss ne manque pas d’émotions. Elle a vu le monde, du beau et du moins beau, l’a parcouru. Née en 1924, à Saint-Gingolph, en Suisse, au commencement, la petite Sabine Weber ne brille pas par ses études. Elle perd tôt sa mère, quitte le lycée bien avant sa majorité pour exercer tous les rôles domestiques dans une famille suisse allemande. Une passion dans cette prime jeunesse : la photographie. Premier apprentissage chez Fred Boissonnas, photographe reconnu, installé à Genève. Elle touche, retouche, accroche ses premiers tirages. Un diplôme entre les mains, elle inaugure un atelier, avec des commandes autour de la pub, de portraits, et un premier reportage sur les GI en goguette en Suisse. La guerre passée, elle franchit la frontière, arrive à Paris, devient l’assistante de Willy Maywald, photographe de mode, tourné vers les maisons de couture de haute volée. En 1949, elle rencontre un peintre américain. Un certain Hugh Weiss. Sabine Weber devient Sabine Weiss. Mari et femme s’installent boulevard Murat, dans le pourtour du XVIe arrondissement parisien, dans un cul-de-presque-basse-fosse. Sabine et Hugh… Difficile de faire plus artistes en couple, difficile de faire plus au gré du jour, se démarquant de l’ordinaire. Elle est au noir et blanc ce qu’il est à la couleur. Sans partage, dans l’exigence tranchée, sans se prendre au sérieux. Au hasard de choisir une scène de vie, se pliant aux sursauts de l’éphémère, un pigment (un hasard réfléchi tout de même !).

L’adresse est toujours la même. Bon, forcément, les commodités ont changé. Élargis, les lieux sont gavés d’objets, de souvenirs rapportés, de ramasse-poussière, de négatifs entassés dans des boîtes à chaussures. Alternant Rolleiflex et Leica, de clients en agences, le catalogue de Sabine Weiss s’agrandit. Jusqu’à entrer à l’agence Rapho, par l’entremise de Robert Doisneau (elle y restera plus de cinquante ans), mentor de choix, de luxe, prodigieux bonhomme à l’œil encastré dans un objectif. Pour Sabine, on connaît la suite. Des centaines de reportages, de clichés publiés, se piquant dans le détail. Des ouvrages, des expositions. La suite est belle.

Émotions, Sabine Weiss, texte introductif de Marie Desplechin, La Martinière, 256 pages, 39 euros.

Culture
Temps de lecture : 5 minutes
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