Dossier : Loi séparatisme et quartiers populaires : les associations en danger

Au Val-d’Argent, « on fait vivre la devise “liberté, égalité, fraternité” »

Dans ce quartier d’Argenteuil, habitants et associations dénoncent un projet de loi qui se trompe de cible : en visant le « séparatisme » religieux, il stigmatise un peu plus les populations précaires.

Fouzia Hamhami passe une tête : elle veut voir si les six adultes présents à cet atelier de sociolinguistique sont à l’aise et osent s’exprimer. Le français est encore incertain pour quelques-uns dont c’est la première fois ici. « Parler la langue du pays d’accueil, c’est une arme pour vous ! », lesencourage la directrice de l’Association des travailleurs maghrébins de France (ATMF) (1), une structure sociale au cœur du quartier populaire du Val-d’Argent-Sud, à Argenteuil (Val-d’Oise).

Dans cette salle de classe improvisée, Sylia, la formatrice, approuve. D’origine kabyle, la trentenaire est arrivée en France en 2017 et a commencé à travailler à la boulangerie d’à côté, en plus de ses études, avant d’être embauchée en septembre par l’association. « Quand j’étais petite, je ne me voyais pas du tout enseignante ! », confie la jeune femme avant son cours. La voilà désormais qui lance, face aux apprenants masqués : « Aujourd’hui, on va parler de l’école ! » Mère de trois enfants, Sandra se sent concernée. En temps normal, la Béninoise de 42 ans serait dans les couloirs de l’hôtel où elle est employée. « Je veux profiter de mon chômage partiel pour apprendre le français », explique-t-elle. « Moi, ça me fait du mal de ne pas comprendre les gens qui me parlent », témoigne Nabila, 36 ans, dont c’est le troisième cours aujourd’hui.

Des ateliers comme celui-ci, l’association en organise trois par semaine avec 45 habitants, dont des enfants. « Nous axons surtout sur l’oralité. Le but, c’est que les gens soient autonomes au quotidien, qu’ils connaissent les codes de la société et ses valeurs », décrit Fouzia Hamhami, responsable depuis vingt ans de cette structure qui fêtera son quarantième anniversaire en 2022. Espace jeunes, espace retraite active, permanences juridique et sociale, séminaires, débats, sorties culturelles, voyages, partenariats avec les établissements scolaires et les services publics… L’association, qui compte neuf salariés et trente bénévoles réguliers, est sur tous les fronts. Dans la grande salle du local, entourée de dessins d’enfants et des livres, Fouzia Hamhami affirme que, « dans ce quartier très populaire, on fait vivre la devise “liberté, égalité, fraternité” ». « Contrairement à tout ce qui est dit en ce moment au Parlement », ajoute-t-elle, en référence au projet de loi « confortant le respect des principes de la République ».

Le texte, qui va être voté dans quelques jours, concerne directement les associations. L’État pourrait instaurer un « contrat républicain » via lequel, par décision administrative, le moindre manquement entraînerait la suspension, voire l’arrêt total, des subventions. Le but étant de prévenir des formes de « séparatisme », notamment religieux, au grand dam de nombreuses structures qui dénoncent une nouvelle conformité vis-à-vis du politique. Étant subventionné à plus de 90 % par l’État et la municipalité, ce centre social du Val-d’Argent-Sud, reconnu comme engagé, espère pouvoir garder sa liberté de ton.

« Nous faisons vivre la citoyenneté au quotidien. Ici, la laïcité n’est ni un mot creux ni un effet de mode. Elle est inscrite dans nos statuts depuis toujours ! Pourquoi ce dispositif supplémentaire ?» se demande Fouzia Hamhami en jetant un coup d’œil aux personnes qui s’apprêtent à franchir la porte du local. « On risque de ramer à contre--courant. Si l’État exige des critères flous, nous pourrions perdre notre crédibilité auprès de la population », complète Abdallah El Marbati, bénévole et membre du bureau. Omar Slaouti, militant antiraciste et élu d’opposition d’Argenteuil, va plus loin : « On est en train de casser le tissu associatif des quartiers populaires et de tétaniser les gens qui y vivent. L’État crée une suspicion généralisée envers ces structures. » Un vrai paradoxe quand on regarde de près les activités sur le terrain, comme celles menées par la Maison pour tous (MPT), un centre social posé sur la dalle du Val-d’Argent-Nord.

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