Au Val-d’Argent, « on fait vivre la devise “liberté, égalité, fraternité” »

Dans ce quartier d’Argenteuil, habitants et associations dénoncent un projet de loi qui se trompe de cible : en visant le « séparatisme » religieux, il stigmatise un peu plus les populations précaires.

Hugo Boursier  et  Valentin Cebron (collectif Focus)  • 17 février 2021 abonné·es
Au Val-d’Argent, « on fait vivre la devise “liberté, égalité, fraternité” »
Loudia Brice, 29 ans, coordinatrice jeunesse de la Maison pour tous, au Val-d’Argent, à Argenteuil.
© Valentin Cebron

Fouzia Hamhami passe une tête : elle veut voir si les six adultes présents à cet atelier de sociolinguistique sont à l’aise et osent s’exprimer. Le français est encore incertain pour quelques-uns dont c’est la première fois ici. « Parler la langue du pays d’accueil, c’est une arme pour vous ! », lesencourage la directrice de l’Association des travailleurs maghrébins de France (ATMF) (1), une structure sociale au cœur du quartier populaire du Val-d’Argent-Sud, à Argenteuil (Val-d’Oise).

Dans cette salle de classe improvisée, Sylia, la formatrice, approuve. D’origine kabyle, la trentenaire est arrivée en France en 2017 et a commencé à travailler à la boulangerie d’à côté, en plus de ses études, avant d’être embauchée en septembre par l’association. « Quand j’étais petite, je ne me voyais pas du tout enseignante ! », confie la jeune femme avant son cours. La voilà désormais qui lance, face aux apprenants masqués : « Aujourd’hui, on va parler de l’école ! » Mère de trois enfants, Sandra se sent concernée. En temps normal, la Béninoise de 42 ans serait dans les couloirs de l’hôtel où elle est employée. « Je veux profiter de mon chômage partiel pour apprendre le français », explique-t-elle. « Moi, ça me fait du mal de ne pas comprendre les gens qui me parlent », témoigne Nabila, 36 ans, dont c’est le troisième cours aujourd’hui.

Des ateliers comme celui-ci, l’association en organise trois par semaine avec 45 habitants, dont des enfants. « Nous axons surtout sur l’oralité. Le but, c’est que les gens soient autonomes au quotidien, qu’ils connaissent les codes de la société et ses valeurs », décrit Fouzia Hamhami, responsable depuis vingt ans de cette structure qui fêtera son quarantième anniversaire en 2022. Espace jeunes, espace retraite active, permanences juridique et sociale, séminaires, débats, sorties culturelles, voyages, partenariats avec les établissements scolaires et les services publics… L’association, qui compte neuf salariés et trente bénévoles réguliers, est sur tous les fronts. Dans la grande salle du local, entourée de dessins d’enfants et des livres, Fouzia Hamhami affirme que, « dans ce quartier très populaire, on fait vivre la devise “liberté, égalité, fraternité” ». « Contrairement à tout ce qui est dit en ce moment au Parlement », ajoute-t-elle, en référence au projet de loi « confortant le respect des principes de la République ».

Le texte, qui va être voté dans quelques jours, concerne directement les associations. L’État pourrait instaurer un « contrat républicain » via lequel, par décision administrative, le moindre manquement entraînerait la suspension, voire l’arrêt total, des subventions. Le but étant de prévenir des formes de « séparatisme », notamment religieux, au grand dam de nombreuses structures qui dénoncent une nouvelle conformité vis-à-vis du politique. Étant subventionné à plus de 90 % par l’État et la municipalité, ce centre social du Val-d’Argent-Sud, reconnu comme engagé, espère pouvoir garder sa liberté de ton.

« Nous faisons vivre la citoyenneté au quotidien. Ici, la laïcité n’est ni un mot creux ni un effet de mode. Elle est inscrite dans nos statuts depuis toujours ! Pourquoi ce dispositif supplémentaire ?» se demande Fouzia Hamhami en jetant un coup d’œil aux personnes qui s’apprêtent à franchir la porte du local. « On risque de ramer à contre–courant. Si l’État exige des critères flous, nous pourrions perdre notre crédibilité auprès de la population », complète Abdallah El Marbati, bénévole et membre du bureau. Omar Slaouti, militant antiraciste et élu d’opposition d’Argenteuil, va plus loin : « On est en train de casser le tissu associatif des quartiers populaires et de tétaniser les gens qui y vivent. L’État crée une suspicion généralisée envers ces structures. » Un vrai paradoxe quand on regarde de près les activités sur le terrain, comme celles menées par la Maison pour tous (MPT), un centre social posé sur la dalle du Val-d’Argent-Nord.

Discriminations protéiformes

Avec son enfilade de préfabriqués, cette association est visible depuis la place centrale du quartier, d’où s’élancent trois rangées d’immeubles d’une dizaine d’étages. Dans l’une des salles de classe, Loudia Brice, coordinatrice jeunesse de 29 ans, décrit son quotidien. « On fait surtout de l’accompagnement scolaire en remettant du sens dans l’apprentissage : débats, jeux, cuisine, etc. Ce volet concerne 75 collégiens et 15 lycéens. Il s’ajoute à celui destiné aux parents, dans lequel on explique le fonctionnement des institutions et du milieu scolaire. »

« J’ai compris beaucoup de notions », complète Naïma Sadate, une habitante de 42 ans et mère de trois enfants, qui a participé à une formation « laïcité et valeurs de la République ». Elle détaille : « En écoutant des débats sur la laïcité à la télé, j’avais l’impression de n’avoir le droit à rien. Or, quand on lit le texte, c’est tout l’inverse ! Une fois sur deux, les politiciens qui en parlent n’y connaissent rien. » Cette ignorance se double souvent de propos stigmatisants. « À cause des préjugés, je n’osais même pas parler de religion à la maison. J’avais peur que ce soit déformé à l’école, que les gens fassent des amalgames. Même si, au quotidien, je me sens discriminée du fait de ma religion, aujourd’hui je connais mes droits et je sais me défendre », explique-t-elle dans un sentiment de fierté mêlé de lassitude, à force d’être pointée du doigt. Une islamophobie qui se renforce au lendemain de chaque attentat, comme après l’assassinat de Samuel Paty, le 16 octobre dernier. « Une habitante de seulement 22 ans craignait tous les jours qu’on la pousse sur les rails parce qu’elle porte une tenue complète », se rappelle Loudia Brice.

Aux discriminations protéiformes et aux violences policières subies par les habitants des quartiers populaires s’ajoute un cruel manque de considération. Et ce, bien souvent, dès l’école. Déléguée de parents d’élèves, Naïma Sadate l’a ressenti lors de réunions avec le corps enseignant. «On insiste bien sur le fait qu’on est dans un établissement REP [réseau d’éducation prioritaire, NDLR]. Comme si nos enfants n’avaient aucune chance. J’ai l’impression qu’ils forment des ouvriers, pas des cadres. » Le travail des associations prend alors tout son sens : ne jamais cesser de rappeler qu’il existe des possibilités et des perspectives d’avenir. « Car ce n’est pas l’école qui le fait », estime Loudia Brice. « Ces jeunes sont prisonniers d’un système dans lequel ils se ferment eux-mêmes toutes les portes, analyse-t-elle. À les écouter, ils n’ont pas de place au sein de la société. » Sans la confiance des institutions, il faut alors redoubler de courage pour réussir. « Plein de potes se sont arrachés pour leurs études », rapporte Elias, 22 ans, pour qui « le discours des politiques sur les quartiers populaires est encore pire que celui des médias ».

Selon Sakina Nhari, la présidente de la Maison pour tous, beaucoup d’enseignants se retrouvent en décalage avec la réalité des quartiers populaires : «Ce sont des gens pour qui, toute leur vie, la réussite scolaire a été une évidence. Certains ne comprennent pas qu’on puisse ne pas y arriver. » Elle déplore les conditions de -travail des professeurs, délaissés par un ministère de l’Éducation aux abois. « Avant, se souvient celle qui travaille à la MPT depuis trente ans, même si les gamins étaient en échec, les profs continuaient d’y croire. » Et ces jeunes sont nombreux : les moins de 25 ans représentent 42 % des 110 000 habitants d’Argenteuil, selon l’Insee.

Manque de structures

Depuis trois décennies, les inégalités sociales se creusent en France. Les problématiques de fond telles que la pauvreté structurelle dans les quartiers ne sont qu’effleurées. La MPT accueille un taux important de bénéficiaires du RSA, parfois sur plusieurs générations. Toutes les associations regrettent un manque patent de structures pour les enfants et les adolescents. Des lieux qui favoriseraient la mixité sociale et culturelle : un espace tiers entre l’école et la maison, autre que la rue. « Plus qu’ailleurs, les risques de fractures sociales sont élevés, ajoute Loudia Brice. Ce qui encourage les conduites à risque. » Ainsi, ces structures sociales pointent le désengagement des collectivités territoriales et des pouvoirs publics dans l’éducation populaire. Toutes sont unanimes : les politiques passent, mais elles et les habitants restent.

La pandémie actuelle, en outre, n’a rien arrangé à la situation. La crise du Covid-19, dont on ne voit toujours pas l’issue, a exacerbé ce « séparatisme » social en touchant de plein fouet les plus vulnérables. De la perte d’emploi au surendettement en passant par le décrochage scolaire, les associations sont les premières à contenir la détresse des plus démunis. Et à combler les manquements des pouvoirs publics. Outre sa braderie solidaire organisée chaque 24 décembre au bénéfice des personnes en difficulté, l’ATMF a développé ses actions sociales de proximité. Une salle a été réaménagée pour y stocker des habits, donnés ou vendus à très bas prix. Installée au milieu de la pièce remplie de vêtements chauds, Martine Brisson, retraitée de la mairie d’Argenteuil et bénévole, tient un carnet qui lui sert de registre. «J’ai des contacts qui facilitent la réception de nombreux dons, dit-elle. Parfois, on reçoit cinq, six familles de sans-papiers. On côtoie la misère tous les jours. »

Depuis le premier confinement, des associations d’Argenteuil organisent des récoltes de denrées alimentaires et de produits d’hygiène pour des milliers d’habitants. « C’est à travers nos valeurs solidaires, qu’on nous a inculquées depuis que nous sommes tout jeunes, que nous nous exprimons, commente Yannick Mendy, entrepreneur social au cœur du secteur caritatif argenteuillais. Ces actions engagées sont bien plus importantes que la mauvaise image véhiculée par certains sur nous. »

En contrebas du pont qui relie le nord et le sud du Val-d’Argent, un préfabriqué du Racing Club Argenteuil abrite plusieurs colis de -victuailles destinés aux associations. Ils seront distribués à des étudiants en difficulté. «Nous ne sommes pas habilités à mener des actions sociales, explique Huseyin Ergunes, directeur technique du club. Mais le fait d’avoir mille adhérents nous permet d’organiser des collectes rapides et importantes. » Dehors, sous un ciel gris, des joueurs s’entraînent, « sans contact », sur la pelouse synthétique du stade du Coudray. « Heureusement que des entraînements sont autorisés, indique Huseyin Ergunes. Avec les restrictions, c’est psychologiquement dur pour les jeunes. »

Une centaine de mètres plus loin, la Salle du temps, une association qui promeut des valeurs éducatives à travers la boxe anglaise, fait grise mine. Emmitouflé dans une parka au dos de laquelle sont inscrits les mantras du club – « sport, respect et discipline » –, son vice-président, Toufik Gouijane, s’interroge sur certaines contradictions. « Maintenant, on fait comment avec nos structures fermées ?, déplore cet ancien médiateur de 43 ans. Pendant ce temps-là, nos gamins sont sur la dalle en train de faire la guerre aux flics avec des mortiers. On nous demande de calmer le jeu, sans nous donner les moyens d’y parvenir. »

Toufik Gouijane fait partie des « grands » du quartier du Val-d’Argent-Nord, dont la parole est influente. « Ces anciens nous ont mis sur les bons rails, lâche Bernard Messi, 37 ans, fondateur d’Impulstar, un tournoi de foot de rue mêlant la détection de talents aux actions sociales. Ils œuvrent pour la stabilité du quartier et nous ont inspirés. C’est eux qui m’ont emmené en vacances, payé des trucs quand, gamin, je n’avais pas un rond. »

Le rôle de ces « grands frères » va au-delà de l’associatif. Toufik Gouijane n’hésite pas à aller chercher des petits dans la rue, en bas des blocs. « Il faut aller voir les groupes de gamins, le chef de bande, discuter et assumer la prise de risque, expose le coach. Si le mec a un calibre en main, on fonce quand même. Le jeu en vaut la chandelle. Sur quinze têtes brûlées, peut-être que cinq viendront, mais ceux-là auront une bonne influence sur leur entourage. »

Ladji, 18 ans, préparait des compétitions avant que les salles ne ferment. « Si je n’étais pas passé par là, et sans les rencontres avec Toufik et Bernard, j’aurais peut-être mal tourné, confie le jeune homme, reconnaissant envers ses aînés. Avant, je ne m’ouvrais pas aux autres. » « En fin de compte, on ne souhaite que le bien pour nos gamins et transmettre la bonne éducation aux prochaines générations. On est en mission permanente », résume Toufik Gouijane. La transmission a l’air de porter ses fruits. Un dictionnaire à la main, la fille de l’entraîneur lance, curieuse : « Papa, ça s’écrit comment “se révolter” ?  »

(1) Le nom complet de l’association est Espace associatif et citoyen de proximité/ATMF.

Sollicitée, la mairie d’Argenteuil n’a pas répondu à nos demandes d’interview.

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