Ces intellectuels en guerre contre « l’intersectionnalité »

Dans un essai polémique, le sociologue Stéphane Beaud et l’historien Gérard Noiriel fustigent un supposé « tournant identitaire » dans les classes sociales. Où la race écraserait désormais le critère de classe. Un ouvrage fourre-tout salué par les réactionnaires de tous bords…

C’est bien un comble que la droite, voire la droite extrême, se retrouve à saluer la publication d’un ouvrage, écrit par deux éminents chercheurs classés à gauche, louant les classes sociales comme la variable explicative principale de notre réalité sociale. Il peut paraître en effet paradoxal de voir un certain engouement à son endroit de la part d’intervenants parmi les plus réactionnaires dans le (plutôt indigent) débat d’idées qui est le nôtre aujourd’hui. De Valeurs actuelles à la très catholique Eugénie Bastié, du Figaro jusqu’à la « gauche de droite » du Printemps « républicain » emmené par Laurent Bouvet, tous ont approuvé cet ouvrage dénonçant « l’effacement de la question des classes au profit de la question de la race » et « la racialisation du discours public », symptôme, selon ses auteurs, d’une « dommageable américanisation de la vie publique ».

Il ne nous viendrait certes pas à l’esprit de minimiser l’importance fondamentale du concept de classe. Mais on assiste aujourd’hui à sa promotion (opportuniste) par ceux qui auraient dû a priori en être les contempteurs (par réflexe de classe justement, comme au Figaro, trop heureux d’en faire usage contre la gauche) pour dénier la réalité d’autres formes de domination, qu’elles soient relatives au genre, à l’origine ethno-raciale, générationnelle, professionnelle, à l’appartenance institutionnelle, etc.

La polémique autour de ce Race et sciences sociales, du sociologue Stéphane Beaud et de l’historien Gérard Noiriel (1), ne cesse d’enfler (au sein de la gauche également) ces dernières semaines. Auteurs de nombreux ouvrages de bonne tenue, tant sur la sociologie et l’histoire ouvrières (du XIXe siècle aux Peugeot de Sochaux-Montbéliard dans les années 1980) que sur l’histoire des immigrations, du racisme et de l’antisémitisme, les deux chercheurs s’essaient ici (sous un titre un brin écrasant, digne d’un véritable traité) à discuter la place, devenue trop grande à leurs yeux, de la question de la race dans le discours public et les sciences sociales contemporaines. Elle serait même, selon Stéphane Beaud, « un bulldozer qui écrase tout » et viendrait désormais « prendre toute la place au détriment des autres facteurs, qui ne sont pas que la classe sociale » (« Matinale » de France Inter, vendredi 4 février).

L’essai se découpe en trois ensembles fort disparates. Le premier, sous la plume de Gérard Noiriel, retrace avec rigueur l’histoire de la notion de race dans l’espace public français depuis la fin du XIXe siècle. Le deuxième, plus polémique, non sans certains règlements de compte, traite de débats plus actuels, où le sociologue et l’historien n’hésitent pas à dénoncer le récent « tournant identitaire ». Avec des focus sur certains ouvrages, du rigoureux De la question sociale à la question raciale ? (La Découverte, 2006), dirigé par Didier et Éric Fassin, au très novateur La Condition noire. Essai sur une minorité française, de l’historien Pap Ndiaye, paru chez Calmann-Lévy en 2008 (2)… On passera sur la troisième partie, consacrée à « l’affaire des quotas dans le football français », qui apporte peu par rapport à ce qu’a déjà écrit Stéphane Beaud en 2014 dans Affreux, riches et méchants ? Un autre regard sur les Bleus (3).

On ne peut donc que se demander : pourquoi maintenant ? Un historien – qui a préféré ne pas être cité – reconnaît « le problème de timing de la publication du livre, vu le contexte, même si c’était avant les déclarations odieuses de Frédérique Vidal sur “l’islamo-gauchisme à l’université”, surtout en sciences sociales, où produire une critique des racial studies (avec, en outre, un point de vue supposé “de gauche”) ne pouvait que donner du grain à moudre aux contempteurs (surtout très à droite) de l’intersectionnalité et des études postcoloniales, alors que la question raciale est évidemment centrale dans les modes de domination étudiés ».

Intersectionnalité… le mot est lâché ! Car ce qui, dans ce livre, gêne beaucoup d’intellectuel·les travaillant sur la question de la race, ce n’est pas tant l’affirmation par les deux célèbres auteurs de la prépondérance du critère de classe qu’un certain nombre de points aveugles dans leur argumentation.

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