« Islamo-gauchisme » : Pseudo-gangrène et vieille rengaine

Bien avant la dernière polémique lancée par Frédérique Vidal, la défiance à l’égard des notions jugées « militantes » dans la recherche était déjà présente. Mais exprimée plus subtilement.

Roni Gocer  • 24 février 2021 abonné·es
« Islamo-gauchisme » : Pseudo-gangrène et vieille rengaine
© Philippe LOPEZ / AFP

Transparente. D’un article à l’autre, le mot collait jusqu’à ces derniers jours à Frédérique Vidal. Raillée pour la rareté de ses apparitions auprès des étudiants en détresse, voilà la ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche devenue omniprésente. En quelques jours, ses déclarations sordides sur « l’islamo-gauchisme qui gangrène la société dans son ensemble » et sa volonté de diligenter une « étude » sur les recherches « militantes » ont attiré sur elle les louanges de l’extrême droite et les foudres du monde universitaire. La Conférence des présidents d’université a ouvert le bal en dénonçant dans un communiqué, le 16 février, les « arguties de café du commerce »_ et l’usage d’une « pseudo-notion » calibrée « pour l’extrême droite ». Le lendemain, c’était au tour du CNRS d’évoquer un _« slogan [qui] ne répond à aucune réalité scientifique ». En fin de semaine, une tribune de 800 chercheurs enfonce le clou en appelant à la démission de la ministre. Dans leur texte, les signataires dénoncent les suspicions permanentes entourant les _« études postcoloniales et décoloniales, les travaux sur les discriminations raciales, les études de genre et l’intersectionnalité », ciblées indistinctement sous le label « islamo-gauchisme ».

Politiquement, les paroles de Mme Vidal ne sont pas sans précédents. En octobre, son collègue en charge de l’Éducation nationale, Jean-Michel Blanquer, dénonçait déjà « l’islamo–gauchisme [qui] fait des ravages ». Il récidive ce week-end, en clamant qu’il s’agit d’un « fait social indubitable »_. Cinq ans avant lui, Manuel Valls ouvrait la voie, en vitupérant bruyamment contre « la culture de l’excuse », soit toute tentative d’analyse sociale et culturelle du terrorisme. _« C’est devenu un classique chez certains éditorialistes excités d’accuser les sciences sociales ; c’est plus surprenant quand ça vient de la ministre qui est censée nous défendre… », démarre, lassé, le sociologue Romain Pudal. Chercheur au CNRS et coprésident de l’Association des sociologues de l’enseignement supérieur (ASES), il reçoit en quelques jours des dizaines de messages inquiets de ses collègues. « Ce n’est pas seulement absurde, risible, ridicule… C’est effrayant. Ça va au-delà du combat politique -classique, comme les baisses de budgets dans l’enseignement supérieur et la recherche. Là, on n’est plus simplement en colère, certains ont sincèrement peur de l’ambiance délétère qui s’instaure. »

En parallèle de ces sorties calculées, un sillon plus profond est creusé par des « penseurs » de « l’islamo-gauchisme », comme les politologues Laurent Bouvet et Pierre-André Taguieff. Tous deux figurent parmi les premiers signataires d’un « Manifeste des 100 », publié début novembre 2020 et réunissant plusieurs universitaires contre _« l’islamo-gauchisme à l’Université ». Avec emphase, la tribune énonce les principales menaces qui pèseraient sur les facultés : « la peur du politiquement correct », le « prêchi-prêcha multiculturaliste » ou encore la « doxa anti-occidentale ». Rien de nouveau sous le soleil du Printemps républicain.

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« Je suis atterrée par les “craintes” d’une partie, plutôt retraitée, de mes confrères », réagit la sociologue Fanny Jedlicki, enseignante à l’université de Rennes-II. « Il peut y avoir un vrai débat confrontant les perspectives universalistes ou particularistes [que dénoncent les pourfendeurs de l’islamo-gauchisme] au sein des sciences sociales, mais pas au milieu de l’arène politique. Ça donne ce genre de tribune. Surtout, ça conduit certain·es enseignant·es à l’autocensure, par peur de la résonance médiatique que peuvent avoir certaines notions que le gouvernement juge trop militantes. »

Enseignante-chercheuse dans la même université, Émilie Potin abonde : « Notre travail est de montrer le monde social en nuances. Dès qu’on ne s’aligne pas avec la ligne du gouvernement, on dérange. Ça fait un moment que des discours de ce type tentent d’alimenter un clivage entre l’opinion publique et la sociologie. » Lorsque les sous-entendus de la ministre sur le financement de recherches prétendument « militantes » sont évoqués, la sociologue rit jaune : « C’est complètement hors-sol. Les appels de recherches européens, de l’Agence nationale de la recherche, des départements ou des observatoires nationaux sont la plupart du temps très fléchés, sur des sujets que choisissent ces institutions. »

Alors que la polémique enfle, Frédérique Vidal réitère ses propos dans Le Journal du dimanche_, justifiant sa chasse à « l’islamo-gauchiste » au nom de la liberté d’expression. Qu’importe que ce terme n’ait pas de réalité scientifique, ni même de contenu, il correspond selon la ministre à « un ressenti de nos concitoyens », justifiant à lui seul toutes les enquêtes nécessaires.L’ancienne présidente de l’université Nice-Sophia-Antipolis évoque également un « certain nombre de faits » de censure, comme une représentation empêchée en mars 2019 des Suppliantes d’Eschyle, qui se tiendra deux mois plus tard à la Sorbonne. À travers une poignée de cas médiatiques, elle induit l’image d’un réseau sous-terrain, sans doute tentaculaire, exerçant une influence occulte sur le monde des arts et des sciences.

Et l’inverse ? Imagine-t-on, rue Descartes, qu’une chercheuse puisse être pénalisée dans sa carrière, lorsqu’elle opte pour une approche intersectionnelle dans ses travaux ? Ou qu’un étudiant racisé soit suspecté d’être partial aux yeux de ses encadrants, dès lors qu’il lâche le mot « postcolonial » ? Silence au ministère. Dans son livre Le Triangle et l’Hexagone (La Découverte, 2020), l’angliciste Maboula Soumahoro évoquait le rejet de son sujet de thèse sur le nationalisme noir au États-Unis par sa directrice de recherche, qui l’accusait à demi-mot de communautarisme. Elle écrit : « Je sentais bien que mon identité noire entrait en jeu. Même si mes origines me renvoyaient au continent africain et non aux Amériques. […] J’étais une Noire qui s’identifiait à ces autres Noirs. Une Noire qui ne pourrait faire preuve d’aucune distance critique, face à ces autres Noirs. »

Bien avant la « polémique Vidal », la disqualification de certaines notions théoriques s’opérait déjà. Plus subtilement. Tout ce dont Pierre-André Taguieff accuse les supposés islamo-gauchistes, les _« pratiques de censure, d’intolérance, de refus du pluralisme et de la discussion libre__ »_, s’applique plus souvent contre ceux qui ne se soumettent pas à une conception rigoriste de l’universalisme, défendue par le Printemps républicain. Ce fut le cas pour Juliette, étudiante en master dans une faculté de sciences économiques et sociales, contrainte de modifier l’approche de son mémoire à cause des pressions d’une intervenante. En cause : l’emploi du mot « blanchité » accolé à « bourgeois » dans son sujet de mémoire sur le profil sociologique des personnes pratiquant le « zéro déchet ». _« Dans un aparté, un enseignant-chercheur m’a clairement prévenue que je risquais de me faire griller si je ne cédais pas, et potentiellement ne pas poursuivre en thèse. »_

Même méfiance opposée à Marie, dans son master de recherche en littérature, prenant pour sujet la représentation de la diversité au théâtre dans un séminaire de littérature comparée. Les appréciations de son évaluateur sont cinglantes : « terrorisme culturel », « tract politique » ou « théories extrémistes » concernant les travaux de Sylvie Chalaye, par ailleurs directrice de recherche à la Sorbonne et codirigeante de l’Institut de recherche en études théâtrales. Tant pis si l’intervenant du séminaire est lui-même membre de l’Observatoire du décolonialisme – un organisme qui se donne pour mission de _« combattre l’islamo-gauchisme » –, c’est bien l’étudiante qui est taxée de militantisme. « Il suffit qu’il soit dans mon jury, lui ou une autre personne hostile à la question de la représentation des minorités, pour que j’oublie la possibilité d’un contrat doctoral. Et pour l’instant, il n’y a que deux chercheuses en France qui abordent le sujet. » Que Frédérique Vidal se rassure, on reste loin de la gangrène.

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