Le long combat des sages-femmes pour leur reconnaissance

Mobilisées depuis plusieurs années pour obtenir la clarification de leur statut au sein de l’hôpital, des conditions de travail respectueuses de leurs patientes et une augmentation des salaires, les sages-femmes ont déjà manifesté plusieurs fois cette année.

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Elles étaient dans la rue le 8 mars, journée internationale des droits des femmes, à l’appel de plusieurs syndicats. Avec leur slogan : «Une femme = une sage-femme». Comme le définit l’article L.4151-1 du code de la santé publique, les 23.000 sages-femmes en France sont habilitées à assurer la surveillance des femmes avant, pendant et après un accouchement, mais aussi à prescrire des moyens contraceptifs, réaliser des IVG médicamenteuses, vacciner parents et enfants, réaliser des échographies, etc. «Nous sommes les seules à nous occuper de gens qui ne sont pas malades, nous nous chargeons du suivi gynécologique et médical, nous prescrivons des examens, nous les réalisons et nous orientons les femmes vers des médecins si une pathologie est décelée. C’est une énorme responsabilité», explique Camille Dumortier, sage-femme au CHU de Nancy et présidente de l’Organisation nationale syndicale des sages-femmes (ONSSF).

Le sentiment d’être laissées pour compte

Mais ces responsabilités ne vont pas de pair avec la reconnaissance de leur métier : «On a l’impression d’être systématiquement oubliées, entre nous on se dit que nous sommes les invisibles», explique Céline Riquer, sage-femme au CHU de Poitiers et membre du syndicat CFTC. Ce sentiment est ravivé par le traitement de la profession lors du confinement de mars 2020. «Pendant la crise sanitaire, 90% des sages-femmes libérales ont continué de travailler. Elles ont été envoyées au front, d’abord sans masque, puis avec seulement six masques par semaine fournis par l’État. Il nous a fallu nous débrouiller pour trouver des charlottes chez les esthéticiennes, des masques chez les dentistes, etc.», raconte Camille Dumortier.

En milieu hospitalier, les sages-femmes ont toutes continué à travailler car «rien n’est déprogrammable, ni les naissances ni les suivis de grossesse», pointe Céline Riquer. Les syndicats estiment alors que les primes accordées n’ont pas été à la hauteur de l’engagement fourni. Alors que la lassitude était déjà sensible, «le Ségur de la santé a fait repartir la mobilisation pour de bon car nous n’avons obtenu que la revalorisation salariale minimale», explique-t-elle.

Les sages-femmes se battent pour que leur statut de profession médicale soit reconnu en milieu hospitalier. Datant de 1945 et inscrit dans le code de la santé publique, il l’est lorsqu’elles exercent en libéral, à l’instar de celui des médecins et des chirurgiens-dentistes. Mais à l’hôpital elles sont considérées comme profession non médicale.

Pour répondre à cette revendication, un statut intermédiaire de sage-femme hospitalière a été créé en 2014. Celui-ci leur permet de ne plus être placées sous l’autorité de la direction du personnel médical ou des cadres paramédicaux, mais il ne respecte pas l’application stricte du code de la santé publique, qui leur offrirait une plus grande autonomie, avec par exemple la possibilité d’ouvrir des filières physiologiques gérées par les sages-femmes au sein d’établissements de soins, ou encore celle de donner des cours ou d’effectuer des remplacements en libéral sans avoir à obtenir d’autorisation préalable de l’établissement hospitalier. L’application de la loi permettrait également une clarification de leurs prérogatives au sein de l’hôpital. «Avec des collègues, on a récemment étonné une jeune gynéco obstétricienne parce qu’on réanimait un enfant. Elle n’était pas au courant que nous le faisions également», détaille Camille Dumortier.

Des moyens pour bien s’occuper des femmes

Au-delà des revendications d’ordre financier ou statutaire, la revendication la plus importante concerne les conditions de travail : «Donnez-nous les moyens de bien nous occuper des femmes car celles qui en souffrent sont les sages-femmes, mais aussi et surtout les femmes», lance Claire Akouka, responsable du service communication du Conseil national de l’ordre des sages-femmes. Les décrets de périnatalité, qui fixent le nombre de sages-femmes par établissement de santé, datent de 1998 : les effectifs ne sont plus adaptés aux besoins actuels et le manque de personnel conduit à des situations pouvant mettre en danger la santé de patientes et de bébés.

Une sage-femme pour deux ou trois femmes en train d’accoucher accentue «l’impression de ne pas correctement aider dans la gestion de la douleur et de la surveillance», argumente Céline Riquer. «Je suis sortie d’une salle d’accouchement, je me suis lavé les mains et j’ai immédiatement rattrapé le bébé en train de sortir dans la salle d’à côté. Cette femme, je ne l’ai clairement pas accompagnée», confie-t-elle, non sans rappeler qu’elle a choisi de travailler de nuit «parce que les conditions de travail sont meilleures». La situation des maternités semble hétérogène, mais une corrélation entre leur taille et les conditions de travail est constatée par les professionnelles. Camille Dumortier la résume ainsi :

Plus on est dans une grosse maternité et plus les gardes sont apocalyptiques. On s’aide, on s’entraide, mais beaucoup trop de fois on se dit «ça va, personne n’est mort». Ça ne peut pas être satisfaisant.

Elle relate également des situations impensables, comme à Mayotte où, pendant des périodes de pic de naissances, «les sages-femmes sont obligées d’asseoir les patientes sur une chaise après leur accouchement parce qu’il n’y a pas de lit disponible».

Le gouvernement fait traîner les discussions

Ces constats sont unanimement partagés par la profession depuis plusieurs années. «Une collègue a ressorti sa blouse des mobilisations de 2013 et tous les autocollants étaient encore d’actualité !» ironise Céline Riquer. Depuis le début de l’année, quatre mobilisations ont eu lieu et deux rencontres ont été organisées les 26 janvier et 24 février entre les syndicats et le ministère des Solidarités et de la Santé.

La dernière d’entre elles s’est conclue par une mission confiée à l’Inspection générale des affaires sociales (IGAS), dont la feuille de route n’est connue ni des syndicats ni du Conseil national de l’ordre des sages-femmes. Le rapport est attendu en juin, mais Isabelle Derrendinger, secrétaire générale du Conseil national de l’ordre, est persuadée que «la mission de l’IGAS n’est qu’une enquête supplémentaire, alors que les pistes sont déjà sur la table des ministères. Il s’agit pour le gouvernement de gagner du temps».

Comme l’explique Claire Akouka, «il y a une tendance à la procrastination des services publics concernant les sages-femmes». Maïeuticiennes, syndicats et Conseil national de l’ordre des sages-femmes semblent s’accorder sur les raisons de cette lenteur, qu’expose sans détour Isabelle Derrendinger :

Le métier de sage-femme est réalisé par les femmes et pour les femmes, je ne vois pas d’autre réponse qu’une inégalité liée au genre pour expliquer la non-prise en compte de nos demandes.

Ces injustices liées au genre sont dénoncées depuis la création du Conseil national de l’ordre des sages-femmes en 1945. Historiquement, la place de président de l’ordre est alors réservée à des médecins gynécologues-obstétriciens – également profession médicale – et donc supposés sans lien hiérarchique avec les sages-femmes. Ce n’est qu’en 1995 que les maïeuticiennes ont obtenu le droit de siéger dans leurs propres instances dirigeantes, soit cinquante ans après leur création.

La prochaine mobilisation est prévue le 5 mai, journée internationale des sages-femmes.


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