La gauche à quitte ou double

Le paradoxe terrible de la situation, c’est que ce moment qui devrait être celui d’une gauche écologique et sociale risque d’être celui de Marine Le Pen. Pour rompre cette logique, il faut que les gauches trouvent les mots, les symboles et les actes pour produire l’électrochoc politique.

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On sait, depuis un certain Guillaume de Nassau, qu’il n’est pas nécessaire d’espérer pour entreprendre. On suivra donc avec une sympathie mêlée d’incrédulité les suites de l’appel que Yannick Jadot a lancé pour une candidature commune de la gauche à la présidentielle de 2022. Nadia Sweeny nous dit dans ce numéro tout ce qu’il faut savoir de cette initiative. Mais essayons ici d’imaginer la suite. Dans l’immédiat, le député européen EELV peut déjà se féliciter d’avoir obtenu l’accord d’à peu près tous les acteurs de cette comédie du pouvoir pour une prochaine réunion. La question est de savoir pour quels lendemains. Car on se doute bien qu’à un an de l’échéance, personne n’avait envie de jouer les méchants. Or donc, même Mélenchon sera présent ! Mais personne, non plus, n’ignore que Jadot a « une grande ambition pour notre pays », comme il n’a pas manqué de le rappeler dans Le JDD (1). Langage codé du candidat pas spécialement prêt lui non plus à s’effacer, et qui sait qu’il pourra de toute façon encaisser les dividendes du rassembleur. Pour balayer les soupçons, peut-être aurait-il mieux valu que l’initiative parte de personnalités qui ne sont pas impliquées directement dans la compétition.

Dans la configuration actuelle, le leader écologiste n’ignore pas que son initiative est limitée pour au moins une raison : il ne fera pas renoncer Mélenchon. Après quoi, d’autres – socialistes, communistes, voire écologistes – trouveront dans l’inflexibilité du chef de file de la France insoumise prétexte à ajouter eux-mêmes à la division. Peut-on d’ailleurs parler de « division » ? Mélenchon croit assez à sa singularité politique, à l’originalité de son programme, pour ne pas se sentir accablé par la culpabilité. Il se dit sur un autre chemin. Assez « de gauche » pour préempter une partie de cet espace politique, mais trop peu pour accepter d’être captif de règles non écrites d’unité qu’on voudrait lui imposer. Un pied dedans, un pied dehors. Il n’est d’ailleurs pas seul responsable de cette équivoque. Certains écologistes préfèrent affirmer la singularité de l’écologie plutôt que de la penser comme une part indissociable de la gauche.

Dans cette version, décidément sombre, faute d’unité, ce sont les sondages qui trancheront. Qui de Mélenchon, Jadot ou Hidalgo, ou autre, pointera en tête début 2022 ? On se souvient qu’en 2017, ce n’est que vers le 20 mars que les courbes se sont croisées entre Hamon et Mélenchon. La mécanique implacable du « vote utile » a ensuite fait son œuvre. Mais le vainqueur de cette primaire qui ne dit pas son nom pourra-t-il franchir ensuite la dernière marche pour accéder au second tour ? Mélenchon, si c’est lui, pourra-t-il faire oublier sa lecture géopolitique très « Est-Ouest » pour le moins surannée, et qui offre un horizon démocratique peu engageant ? Hidalgo, si c’est elle, aura-t-elle réussi à se libérer de l’héritage encombrant du quinquennat Hollande ? Jadot rompra-t-il avec une incantation républicaine qui ouvre la voie aux récupérations identitaires ? Chacun, on le voit, a son fardeau. L’avenir dépend aussi du seuil d’accès au deuxième tour. Il peut se trouver abaissé si Macron sort affaibli de la crise, et si un candidat de droite, genre Xavier Bertrand, lui prend un paquet de voix. C’est ce que Mélenchon a appelé « le trou de souris » dans lequel pourrait se faufiler un candidat d’opposition. Lui, bien sûr ! C’est clairement sa stratégie.

Une autre vision est possible, sur laquelle mise peut-être Yannick Jadot. Quelque chose comme la conséquence d’une révolution culturelle. La question est de savoir comment nos concitoyens penseront le monde après ces mois d’épreuve, et jusqu’à quel point la question écologique aura pénétré les esprits. Il faudrait encore que les politiques trouvent les mots pour convaincre le pays qu’il est temps de donner priorité à l’écologie sans préjudice social ? Saura-t-on tirer un bilan systémique de la crise ? Rendre le primat au social sur la tyrannie budgétaire instituée par le traité de Maastricht ? La crise a au moins cet avantage d’avoir mis en évidence l’imposture néolibérale. Les moyens existent, quand on veut bien les convoquer, pour une politique au service de la population. La situation des hôpitaux et celle de la recherche, notamment, ont mis au jour le mensonge sur lequel vit notre pays qui a pu se voir dans un miroir peu flatteur. Poursuivre serait nous livrer à des périls existentiels qui n’ont plus rien d’imaginaire. Le paradoxe terrible de la situation, c’est que ce moment qui devrait être celui d’une gauche écologique et sociale risque d’être celui de Marine Le Pen. Car, parmi les périls, il n’y a pas que le réchauffement climatique et les calamités pandémiques qui s’ensuivent. Il y a aussi une résistible montée de l’extrême droite qu’il faut cesser de banaliser, et son effrayante percée chez les jeunes actifs, comme en témoigne un récent sondage. Comme si la volonté de chamboule-tout et l’énergie révolutionnaire s’étaient dramatiquement investies du plus mauvais côté. Pour rompre cette logique mortifère, il faut que les gauches trouvent les mots, les symboles et les actes pour produire l’électrochoc politique. Un cadre unitaire est évidemment indispensable, mais fondé sur une déclaration préalable qui dise clairement à nos concitoyens : nos visions sont certes divergentes, mais l’enjeu est tel qu’il nous fait obligation de les dépasser. Jadot a au moins raison sur un point : c’est maintenant ou jamais.

(1) JDD du 4 avril.

N. B. : On peut voir sur le site de l’Iremmo un remarquable entretien de Leïla Shahid avec Dominique Vidal sur le Proche-Orient. J’y reviendrai.


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