Le foot, bal des hypocrites

Les grands clubs européens n’ont pas attendu la Super Ligue pour s’assurer un monopole des trophées et les recettes afférentes. Mais on n’était pas à l’abri d’un « accident ». Un grand club éliminé par un petit. C’est cela qu’il faut désormais empêcher. On voudrait raconter le libéralisme aux enfants, qu’il n’y aurait pas meilleur exemple.

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Quand la Une de L’Équipe pourrait être celle de L’Humanité, c’est que l’heure est grave ! En titrant « La guerre des riches », le quotidien sportif a donné à son édition du 19 avril des accents « lutte de classes » assez inhabituels. Alors, s’il vous plait, vous qui n’entretenez pas une grande passion pour le monde du ballon rond, ne partez pas si vite. Les chiffres qui seront cités ici ne seront pas ceux qui résument généralement les stratégies de terrain, « 4-3-3 », « 4-4-2 », mais les milliards déversés par la banque JP Morgan derrière une opération que l’on peut lire comme une métaphore de notre monde où l’on se croit tout est permis quand on a le fric et qu’on en veut toujours plus. C’est l’illustration d’un monde dans lequel les milliardaires ont encore prospéré en 2020, année de Covid. De quoi s’agit-il ? D’une tentative de sécession annoncée le 18 avril par douze grands clubs européens qui n’ont plus envie de se mesurer à plus petits qu’eux, et qui ont décidé d’organiser un entre-soi sans risque sportif ni financier. Là où les clubs européens, depuis soixante-cinq ans, doivent gagner sur le terrain — quoique déjà en toute inégalité — le droit de participer à la compétition européenne, la sélection serait désormais établie une fois pour toutes par un trust autoproclamé « Super Ligue ». Disons que Nantes, Saint-Etienne, Reims, Lens, pour ne prendre que quelques exemples français qui ont brillé autrefois en coupe d’Europe, ne seraient plus les bienvenus. Et que dire des Belges, des Croates, des Grecs, des Polonais, des Roumains ? Pas assez riches, pas assez labellisés. Pour eux, comme disent les videurs à l’entrée des boites de nuit huppées, « ça va pas être possible ».

Même si les propriétaires de la Super Ligue avaient imaginé le droit d’inviter chaque année à leur table cinq intrus, sans que l’on sache d’ailleurs sur quel critère. À la manœuvre, deux clubs de Madrid, Barcelone, les deux Manchester, Liverpool, la Juventus de Turin, les deux Milan, et trois clubs londoniens dont deux n’auraient d’ailleurs pas droit à pareil privilège si leur sélection dépendait de leurs résultats sportifs. Mais, plutôt que des noms de clubs, il vaudrait mieux parler des Émirats arabes unis, de la famille Agnelli, du fonds d’investissement américain Elliott Management, de la multinationale Aon, et d’oligarques russes. Ils sont les vrais joueurs de cette fin de partie. Mais voilà que conspués par leurs supporters, les clubs anglais décident de se retirer de cette opération scandaleuse, 48 heures après son annonce. C’est une victoire au moins provisoire des « consommateurs ». Les financiers ont cédé devant cette pancarte brandie aux portes du stade de Chelsea : « Créé par les pauvres, volé par les riches ». Ainsi est résumée l’histoire de ces clubs. Il faut ajouter que de très gros budgets comme le PSG qatari et le Bayern de Munich étaient restés volontairement sur la touche. Mais on voit bien la logique de l’histoire. Ceux qui boudaient risquaient de perdre leurs stars attirées par des contrats encore plus indécents que ceux qui les lient aujourd’hui à leurs clubs. Car l’objectif était évidemment de concentrer sur la Super Ligue les sommes colossales des droits télévisuels et de la pub, quitte à ruiner tous les autres. On parle de six milliards de dollars de recettes par an. Soit trois fois plus que dans la formule actuelle. Pour amuser la partie, JP Morgan mettait déjà 3,5 milliards d’euros sur la table au seul profit des fondateurs. La fédération européenne menaçait bien d’interdire ce qui resterait de ses compétitions aux joueurs appartenant aux clubs sécessionnistes, mais les juristes s’accordent à dire qu’elle aurait été condamnée parce que les traités européens autorisent la concurrence libre et non faussée. Car, en vérité, trêve de naïveté, tout était en place pour que les pirates de la haute finance « sportive » abattent leur dernière carte. Ils ne faisaient que pousser à ses conséquences ultimes un système que les fédérations internationales, comme les politiques, dont notre Président adepte de la start-up nation, feignent de découvrir. L’indignation ne coûte pas cher.

Paradoxalement, la dérive a commencé avec une décision plutôt sympathique, lorsqu’en 1995, la Cour de justice des Communautés européennes avait fait droit au joueur belge Jean-Marc Bosman qui protestait contre une disposition qui l’empêchait, au nom de la limitation du nombre de joueurs étrangers, de rejoindre un club français. En apparence, une décision anti-discrimination, mais qui a été immédiatement pervertie. La porte était ouverte à la concentration sans limite des meilleurs joueurs du monde dans quelques clubs richissimes. Le football brésilien pouvait être pillé, et l’Afrique privée de ses jeunes talents recrutés par des agents souvent sans scrupules. Les grands clubs européens n’ont donc pas attendu la Super Ligue pour créer un entre-soi qui leur assure, de fait, un monopole des trophées et les recettes afférentes. Mais on n’était pas à l’abri d’un « accident ». Un grand club éliminé par un petit. Ce sont ces « accidents » qu’il faut désormais empêcher. On voudrait raconter le libéralisme aux enfants qu’il n’y aurait pas meilleur exemple que ces histoires de football. C’est hélas dans la même logique qu’il faut inscrire l’attribution très controversée de la prochaine Coupe du monde au Qatar, pays au fort potentiel d’investissement, mais piètre nation de football (litote)… C’est ainsi qu’il a fallu créer de toutes pièces des infrastructures sportives. Et dans l’urgence. Bilan : selon le quotidien britannique The Guardian, 6500 ouvriers, pour la plupart pakistanais, bangladais, népalais, philippins, auraient trouvé la mort sur des chantiers depuis 2010. Bref, il y a longtemps que le football ne s’appartient plus… Et si l’opération « Super Ligue » semble avoir échoué après le retrait des clubs anglais, c’est surtout en raison de son impréparation, c’est-à-dire de l’arrogance de ses initiateurs qui ont cru pouvoir piétiner le public dont ils ont sous-estimé la réaction. Gageons qu’elle ressurgira, plus tard et mieux « ficelée ». Et avec un mépris moins visible.


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