Leïla Shahid : « En annulant les élections, Abbas a raté une occasion historique »

Le président de l’Autorité palestinienne a créé une forte déception dans une population en attente de renouveau démocratique, estime Leïla Shahid.

En annonçant le report sine die des élections législatives palestiniennes, prévues pour le 22 mai, le président de l’Autorité palestinienne, Mahmoud Abbas, a cédé au refus israélien de permettre l’organisation d’un scrutin indépendant à Jérusalem-Est. Pour Leïla Shahid, il prive une génération d’une mobilisation démocratique qui aurait pu déboucher sur un renouveau. L’ancienne déléguée générale de Palestine en France analyse les effets prévisibles de cette décision et trace des pistes d’avenir pour la Palestine. La parole d’une femme libre.

Comment interpréter la décision d’annuler une fois encore une élection qui n’a pas eu lieu depuis 2006 ?

Leïla Shahid : Mahmoud Abbas a raté une occasion historique. Et je pense que ça restera dans l’histoire comme sa plus grande erreur. Pourquoi ? Parce que, contrairement à ce qu’on pouvait penser, et à ce que je pensais moi-même, les sondages ont montré que les jeunes étaient très mobilisés par ces élections. L’image de l’Autorité palestinienne est pourtant très abîmée. Or, à ma grande surprise, deux sondages, dont l’un du Palestinian Center for Policy and Survey Research, et l’autre du Jerusalem Media and Communication Center, en mars et avril, ont montré que 93 % des Palestiniens se sont inscrits sur les listes électorales. Il y avait donc une vraie mobilisation, surtout des jeunes. J’adore quand la réalité nous surprend. Et pourtant, aucune institution ni aucun parti n’est populaire. Seuls les prisonniers ont la réputation d’être « les meilleurs d’entre nous ».

En donnant à Israël le droit d’interdire les élections, Abbas n’a pas décidé de reporter les élections seulement à Jérusalem, mais partout, et toutes les élections législatives du mois de mai, la présidentielle de juillet et, en septembre, celle du Conseil national palestinien. Il a donc créé une énorme déception. C’était l’occasion d’une véritable remobilisation de la jeunesse alors qu’il n’y a pas eu d’élections depuis quinze ans et que ces jeunes n’ont jamais eu l’occasion de s’exprimer. Bien sûr, Oslo avait, au début et tant bien que mal, apporté un semblant de vie citoyenne, mais ils avaient envie d’élire leurs représentants au Parlement. Autre signe de mobilisation, il y avait 36 listes, pour la plupart issues de la société civile. Et quatre listes directement politiques, dont trois du Fatah : la liste officielle soutenue par la direction, la liste dirigée par Nasser Al-Qidwa, soutenue par Marwan Barghouti [lire encadré], et la liste financée par Mohamed Dahlan, exilé aux Émirats arabes unis. Et, bien sûr, la liste du Hamas, conduite par Khalil Al-Haya.

C’était une occasion rêvée de répondre à une véritable attente, alors que la relation entre Abbas et les jeunes est catastrophique. C’était aussi une occasion de s’affranchir des accords d’Oslo (ratifiés en 1993), car c’est Oslo qui fait obligation à 6 000 Palestiniens résidents de Jérusalem-Est de voter dans des bureaux de poste israéliens, alors que 190 000 autres votent à l’extérieur de la ville, dans des centres qui dépendent de la commission électorale. Or Oslo est une négociation qui est morte depuis de nombreuses années, au moins depuis que Benyamin Netanyahou est arrivé au pouvoir. Je ne vois donc pas pourquoi nous devrions nous y référer alors que toutes les règles d’Oslo ont été détruites par Israël. Abbas aurait pu dire : « Puisque les Israéliens ne veulent pas nous répondre sur la possibilité de voter dans des bureaux de vote indépendants, eh bien, on va organiser le scrutin avec nos propres moyens. » Il fallait innover, comme les Palestiniens l’ont souvent fait au cours de leur histoire. On pouvait créer un fait accompli. S’il avait eu ce courage, je suis certaine qu’on aurait eu avec nous Joe Biden et l’Union européenne. Qui aurait osé lui dire : « Tu n’as pas le droit d’organiser des élections à Jérusalem-Est ? » alors que tous ces pays considèrent qu’il s’agit d’un territoire palestinien occupé. Et, surtout, Abbas aurait réunifié toutes les composantes de la société palestinienne, parce qu’il s’agit de Jérusalem et que c’était un acte de droit et de dignité.

Mais pourquoi ce renoncement ? L’obstruction israélienne est-elle la seule -raison ?

Il y a un problème de personnalité. À la grande différence de Yasser Arafat, Abbas manque d’audace.

Il reste 62% de l'article à lire.

   Pour lire la suite de cet article, identifiez-vous ou créez un compte :

Article réservé

Pour lire cet article :

Consultez nos offres d’abonnement,
à partir de 8€/mois.
Déjà abonné(e) ?
Identifiez-vous.

Vous pouvez aussi acheter le journal contenant cet article ici

Haut de page

Voir aussi

Articles récents

Campagne d’appel à dons

Appel à dons : Politis a besoin de vous !
Consultez la page dédiée à la campagne

YesYes se tient plus que jamais à votre service !

Souhaitez-vous recevoir les notifications de la rédaction de Politis ?

Ces notfications peuvent être facilement desactivées par la suite dans votre navigateur.