Élections du 20 juin : Un crash démocratique

Avec deux tiers d’électeurs abstentionnistes, difficile de tirer les leçons d’un scrutin, hormis un recul relatif du RN, l’effondrement de la Macronie et une cacophonie à gauche.

Dimanche, la démocratie est restée confinée. Un peu moins d’un électeur sur trois s’est déplacé jusqu’aux urnes. Plus de 30 millions des 47,7 millions d’électeurs et d’électrices ont déserté les bureaux de vote, où les assesseurs et les scrutateurs étaient fréquemment en sous-effectifs. 66,73 % ! Le chiffre sonne comme une claque. Jamais l’abstention n’avait atteint un tel niveau pour un scrutin électoral, si l’on excepte le référendum sur le quinquennat en 2000. Et aucune région, à l’exception notable de la Corse (voir encadré), n’est épargnée. Toutes affichent un taux d’abstention entre 62,8 % (Occitanie) et 70,4 % (Grand Est). À l’échelle départementale, où se jouait également l’élection des conseillers départementaux, pas un département n’enregistre une participation supérieure à 50 %.

Les raisons d’un tel crash démocratique sont certes diverses. Beaucoup ont été évoquées depuis dimanche : manque d’information sur les compétences réelles des régions et des départements, absence d’une véritable campagne électorale en raison des mesures sanitaires quand les électeurs les plus éloignés du vote ont besoin de porte à porte et de discussions, désorganisation de la distribution de la propagande électorale confiée pour partie à une société privée…

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Tout cela a pu y contribuer, mais ces causes conjoncturelles n’expliquent pas une tendance de fond. L’abstention s’accroît depuis trop longtemps à toutes les élections, hormis la présidentielle, pour ne pas être révélatrice d’une profonde crise de notre démocratie que ni le retour au vote par correspondance ni l’introduction du vote par internet, présentés par certains comme des remèdes, ne pourront résoudre.

« L’abstention induit des effets sur les politiques publiques, car les élus font une politique pour les électeurs. »

Négligence ou désenchantement ? Expression d’une colère sourde ou d’une résignation ? Nombre d’électeurs ne se retrouvent plus dans les discours et les pratiques politiques. Le sentiment que voter ne sert à rien est souvent invoqué par les abstentionnistes, plus nombreux chez les jeunes – 87 % des 18-24 ans et 83 % des 25-34 ans se sont abstenus, selon Ipsos – et les employés et ouvriers, où l’abstention est estimée à 75 %. Les rares votants, âgés, interrogés dimanche à Saint-Denis par Céline Braconnier, directrice de Sciences Po Saint-Germain-en-Laye, « semblaient plus venir par devoir ou par habitude, pour produire un vote désenchanté », rapporte-t-elle.

Sortants confortés

Cette abstention record n’est pas sans effets. « L’électorat qui vote est beaucoup plus âgé, beaucoup plus stable et installé, pointe cette spécialiste de l’abstention. Cela induit des effets sur les politiques publiques, car les élus font aussi une politique pour les électeurs. »

La désertion de l’électorat a ainsi eu pour conséquence, partout, de conforter les positions des sortants. Avec pour effet, si la carte des régions et des départements est reproduite à l’identique à l’issue du second tour le 27 juin, de conforter le sentiment, partagé par de nombreux abstentionnistes, que voter ne change rien. Terrible cercle vicieux où s’abîme une démocratie défaillante.

Une tendance renforcée, estime Benoît Hamon, invité de l’émission quotidienne de Mediapart, par « l’énorme surévaluation du Rassemblement national par les instituts de sondages [qui] n’a fait que renforcer le vote pour les sortants par un vote de protection de l’institution ». Une analyse partagée par Jean-Luc Mélenchon sur son blog : « En pronostiquant partout des “percées de l’extrême droite”, les sondeurs ont fabriqué un réflexe de “vote utile”. »

Reflux de l’extrême droite

Or si le parti de Marine Le Pen reste à un niveau encore trop élevé, qui lui permet de se maintenir au second tour dans toutes les régions, il est partout en recul par rapport à 2015. En pourcentage : il perd plus de 16 points dans les Hauts-de-France (24,47 %), près de 15 dans le Grand Est (21,12 %), plus de 8 en Bourgogne-Franche-Comté (23,19 %), régions sur lesquelles le RN fondait ses espoirs de victoire. Reste Paca, où son candidat, Thierry Mariani (36,38 %), vire en tête du premier tour, tout en perdant de plus de 4 points, et peut encore l’emporter le 27 juin face au sortant LR, Renaud Muselier (31,91 %). En voix, le recul du RN est encore plus flagrant : nationalement, il perd plus de la moitié des voix qui s’étaient portées sur les candidats du FN en 2015 (2 743 228 voix là où il en recueillait 6 016 931).

Majorité défaite

Sans sortant, la Macronie, en manque d’implantation locale, subit un cuisant échec. La République en marche (LREM) et son allié le MoDem ne peuvent se poser en challenger dans aucune région. La majorité présidentielle s’imaginait en arbitre de l’entre-deux-tours ; elle n’est en mesure d’imposer aucune fusion de liste. Ses listes n’atteignent même pas la barre des 10 % des suffrages exprimés en Auvergne-Rhône-Alpes (9,87 %), en Occitanie (8,78 %) et dans les Hauts-de-France (9,13 %), où quatre ministres, dont Gérard Darmanin et Éric Dupont-Moretti, avaient été dépêchés en renfort auprès du secrétaire d’État aux retraites, Laurent Pietraszewski. Dans les autres régions, s’ils peuvent espérer grappiller quelques sièges, les macroniens n’auront dimanche prochain qu’un rôle de supplétif. Même en Centre-Val de Loire, où Marc Fesneau se rêvait en tombeur du socialiste François Bonneau, le ministre termine en quatrième position avec 16,65 % des suffrages.

Vieux partis

La très faible participation électorale devrait toutefois interdire de tirer des enseignements définitifs sur les rapports de force politiques en vue de la présidentielle. Une prudence et une modestie ignorées par les deux partis qui gouvernaient la France à tour de rôle, tout à leur satisfaction de surnager dans un océan d’abstention bien qu’ils aient tous perdu des centaines de milliers de voix.

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