À l’ombre des forêts roumaines, la corruption

L’exploitation du bois en Roumanie fait l’objet de vastes trafics auxquels les gardes forestiers, les padurari, sont priés de se plier, sous peine de menaces juridiques, voire physiques.

Dans le fonds forestier de Sucevita, en Bucovine, un grand soleil filtre à travers les épicéas, et les feuilles dorées de quelques hêtres sont les seuls indices d’un automne déjà bien installé. Sur la route qui traverse les parcelles, un cheval passe, suivi d’un tracteur forestier et de trois hommes, tronçonneuses à la main. Cachés derrière une pile de grumes fraîchement coupées, deux hommes les observent et les prennent en photo à l’aide d’une application authentifiant les coordonnées GPS du lieu et l’heure de la prise de vue. Les clichés serviront ensuite de preuves. « Il va y avoir du grabuge », lance l’un des deux, Tiberiu Bosutar, activiste reconnu dans la région.

Après plusieurs appels passés à leurs contacts, les deux hommes en sont certains : l’équipe d’exploitation qui passe devant eux ne devrait pas travailler dans ce fonds forestier. Aucun acte d’exploitation n’a été émis pour les parcelles alentour par l’unité administrative en charge de ce district, l’Ocol Silvic. Mais les deux activistes n’en ont pas après ces forçats du bois. C’est le padurar l’employé forestier public en charge de ces parcelles – qu’ils veulent piéger. « L’équipe d’exploitation n’a pas pu entrer sur la route forestière sans l’autorisation et la complicité de cet employé. Il est le seul à avoir les clés pour ouvrir la barrière. Il est en bas de la chaîne hiérarchique forestière, mais rien n’entre ou ne sort de la forêt sans son autorisation. » Le padurarde ce district vit dans un domaine quelques kilomètres en amont, «une maison à plusieurs centaines de milliers d’euros», peste Tiberiu Bosutar. Un luxe qui laisse songeur, car le salaire moyen d’un padurartourne autour de 500 euros mensuels.

Après avoir documenté ces coupes illégales pendant plusieurs heures, les deux activistes appellent la garde forestière pour la saisir de l’affaire et un étrange ballet se met en place. L’équipe d’exploitation forestière arrête toute activité et retourne vers l’entrée du chemin où les attend le padurar, qui leur ouvre la barrière. Quelques instants plus tard, deux gardes forestiers arrivent en 4×4 et s’avancent jusqu’aux lieux de coupe, où ils ne trouvent évidemment rien. L’affaire est pliée : aucune coupe illégale n’est en cours sur ces parcelles, concluent-ils, la forêt est vide de tout travailleur. Puis le padurar revient sur les lieux, où les deux activistes l’invectivent, preuves en main de cet étrange jeu de dupes. En face, l’employé forestier, ivre, les menace.

Les coupes illégales oscilleraient entre 15 et 30 millions de mètres cubes par an.

Y a-t-il eu complicité entre la garde forestière et le padurar ? Difficile de l’affirmer mais une chose est sûre, les employés de gestion forestière et les gardes forestiers chargés de les contrôler vont dans les mêmes lycées sylvicoles, suivent les mêmes parcours à l’université, vivent dans les mêmes villages, grandissent dans les mêmes familles. C’est un milieu endogame, propice aux petits arrangements. La corruption généralisée, qui gangrène l’intégralité de la chaîne forestière, s’en nourrit.

Il reste 80% de l'article à lire.

   Pour lire la suite de cet article, identifiez-vous ou créez un compte :

Article réservé

Pour lire cet article :

Consultez nos offres d’abonnement,
à partir de 8€/mois.
Déjà abonné(e) ?
Identifiez-vous.

Vous pouvez aussi acheter le journal contenant cet article ici

Haut de page

Voir aussi

Articles récents

Campagne d’appel à dons

Appel à dons : Politis a besoin de vous !
Consultez la page dédiée à la campagne

YesYes se tient plus que jamais à votre service !

Souhaitez-vous recevoir les notifications de la rédaction de Politis ?

Ces notifications peuvent être facilement desactivées par la suite dans votre navigateur.