Le choc de deux libertés

Le débat autour de l’obligation n’est pas seulement sanitaire. Il est aussi politique. Personne n’a envie de revivre des semaines ou des mois d’assignation à résidence, de commerces fermés et de culture censurée. La liberté n’est donc pas forcément dans le camp du refus.

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Dans notre République, rien n’existe vraiment tant que le Président n’a pas parlé. Tout le monde savait que le vaccin allait être rendu obligatoire pour le personnel soignant, mais il fallait que le président de la République parle. Depuis lundi soir, c’est fait. Cela valait bien une allocution aussi solennelle et grave qu’une apparition du général de Gaulle au lendemain d’un pronunciamiento. L’uniforme en moins. Crispé derrière son pupitre, dans le cadre inhabituel du « Grand Palais éphémère », la tour Eiffel en perspective, Emmanuel Macron a dit « nous » sur un ton qui voulait dire « je » pour vanter longuement sa gestion de la crise. Histoire de nous mettre d’emblée dans l’ambiance préélectorale. Sur le fond des annonces, cependant, rien de très étonnant. Un ministre aurait suffi. L’obligation de vaccination aux soignants, même élargie à toutes les professions (les pompiers mais pourquoi pas la police ?) au contact de « personnes vulnérables », c’était entendu. Au risque d’abuser l’opinion sur ses effets. Car cette obligation ne résoudra pas tout. Loin s’en faut. D’abord, parce que beaucoup de contaminations en milieu hospitalier ne sont pas le fait de soignants, mais de visiteurs. C’est donc surtout affaire de confiance dans un personnel auquel on remet un peu de son destin quand on est malade. Ensuite, parce que cette obligation ne nous rapproche que faiblement de cette immunité collective tant souhaitée. Elle s’inscrit donc dans une logique d’obligation générale impensable pour l’instant, alors que la vaccination a pris du retard au démarrage. Le Président ne s’y est d’ailleurs pas risqué. La pédagogie a encore de l’ouvrage. Après plus de trois milliards de doses administrées dans le monde, on n’a pas fini de convaincre de l’innocuité du vaccin, ni de faire comprendre la nature du produit injecté. Ce qui a été peu fait.

Finalement, l’annonce la plus forte, et la plus risquée, c’est l’obligation immédiate du pass sanitaire dans les salles de spectacles le 21 juillet, et début août dans les cafés et restaurants. C’est demander dangereusement à des directeurs de salle et à des patrons de bistrot de faire la police. Que se passera-t-il en face de clients irascibles ?

Mais Macron ne s’est pas arrêté à ces « détails », ni à des questions de calendrier pourtant souvent intenables. Il veut faire la vie dure aux réfractaires, les isoler de simples retardataires. Il a justifié la stratégie gouvernementale d’une formule : « Faire porter les restrictions sur les non vaccinés ». Faute de pouvoir effacer la fracture vaccinale, on la déplace. Car le débat autour de l’obligation n’est pas seulement sanitaire. Il est aussi politique. Personne n’a envie de revivre des semaines ou des mois d’assignation à résidence, de commerces fermés et de culture censurée. La liberté n’est donc pas forcément dans le camp du refus. Rousseau définissaitla liberté « non comme un pouvoir illimité de chaque individu, mais comme le pouvoir de chacun en tant qu’il vit avec d’autres au sein de la cité ». Nous sommes là dans le choc de deux libertés.

Mais fi des débats trop philosophiques ! Pour Emmanuel Macron, l’objectif évidemment honorable de bloquer la circulation du virus se double d’un autre, moins avouable. Une obsession même. Le Président-candidat a tout intérêt à lancer sa campagne dans un pays apaisé. Il fait le pari que la fracture vaccinale, réduite à une minorité, créera moins d’opposition qu’un reconfinement général. Les régionales, qui ont laminé son parti, n’ont fait que l’égratigner. Il sait qu’en revanche, si nous devions batailler à l’automne contre le fameux variant delta, si nous comptions de nouveau nos morts dans les hôpitaux, si le personnel soignant, même vacciné, ployait sous la charge, il en paierait chèrement le prix. C’est tout le bilan d’une politique de santé catastrophique depuis au moins deux décennies qui remonterait alors à la surface. D’autant plus qu’elle se poursuit avec toujours les mêmes projets de fermetures de lits. Mais chassons de notre esprit une vilaine pensée : ce chaos sanitaire, dût-il affaiblir le Président sortant, ne peut évidemment être souhaité par personne. Laissons la politique du pire au Rassemblement national. Le moment venu, les arguments de campagne ne nous manqueront pas. Le Président des riches nous les a servis à la fin de son allocution. Après les bons sentiments sanitaires, il est réapparu tel qu’en lui-même. La philosophie libérale intacte. Quand il parle de « bousculer les rentes », de valoriser « le travail et le mérite », soupçonnant ouvertement les chômeurs de tirer profit de leur situation, on sait ce que cela veut dire. Emmanuel Macron n’est pas vacciné contre le mépris social. Dans la foulée, il a confirmé la détestable réforme de l’assurance chômage pour octobre. Quant à sa très impopulaire réforme des retraites, il l’a promise dès que « la situation sanitaire le permettra ». Mais il l’a annoncée dans sa version la plus dure : suppression des régimes spéciaux, « l’âge de départ en retraite plus tardif ». Nous voilà de plain-pied en campagne 2022. La posture ultra-présidentielle d’Emmanuel Macron, lundi soir, figé derrière son pupitre, le sourcil autoritaire, délivrait un message à peine subliminal : j’y suis, j’y reste.


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