Dossier : Nos corps en bataille

Quelques essais pour l’été

Parmi les parutions récentes, nous avons sélectionné six ouvrages à dévorer à tête reposée.

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La Victoire en pleurant. Alias Caracalla 1943-1946

Daniel Cordier, édition établie, annotée et préfacée par Bénédicte Vergez-Chaignon, Gallimard, coll. « Témoins », 336 pages, 21 euros.

Ce titre du second tome des Mémoires du grand résistant Daniel Cordier (1), qui fut le secrétaire de Jean Moulin jusqu’à l’arrestation de celui-ci à la mi-1943 puis sa mort sous les tortures de Klaus Barbie et de ses SS, est empreint d’une vraie tristesse. Juste après, pourtant, la Libération… Dans ce récit captivant, où l’on éprouve la tension de la clandestinité et la finesse du jugement de celui qui, encore très jeune, se retrouva parmi la direction de la Résistance, l’amertume transparaît au lendemain de la victoire de la France libre (dans laquelle il s’engagea dès juin 1940), qui se fit au prix de l’arrestation et de la déportation de nombre de ses camarades de combat. À commencer par « Rex », son « patron », Jean Moulin – dont il n’apprit le nom qu’à la Libération. Mais aussi parce que cet engagement permit la coupure définitive avec son éducation passée, son milieu, ses convictions maurrassiennes de jeunesse au nom desquelles, par nationalisme, il rejoignit Londres à 19 ans pour continuer la guerre. Devenant peu à peu un homme de gauche, épris d’émancipation, rompant là avec le romantisme réactionnaire de son adolescence… avant de se découvrir homosexuel. Un témoignage exceptionnel, un grand livre d’histoire autobiographique, narrant patiemment l’engagement de son auteur et l’entrée dans sa vie d’homme.

Formosana. Histoires de démocratie à Taïwan

Collectif, préfacé par Stéphane Corcuff, postface et direction d’ouvrage par Gwennaël Gaffric, L’Asiathèque, 324 pages, 19,50 euros.

La maison d’édition L’Asiathèque publie ce recueil de nouvelles, véritable « voyage littéraire » dans « la jeune démocratie taïwanaise ». L’ancienne « Formose », au cœur des soubresauts de la guerre froide, a subi des décennies de régime autoritaire du « nationaliste » Chiang Kaï-shek à partir de 1945, la défaite du Japon et la victoire militaire de Mao – en dépit de la révolte populaire de février 1947. Sa récente démocratisation a permis une effervescence culturelle, avec une scène littéraire bouillonnante, que cette anthologie de neuf textes permet d’appréhender. Entre histoire et mouvements sociaux contemporains, on y découvre une société vivante qu’il nous importe de mieux connaître. Passionnant.

Night Studies. Regards croisés sur les nouveaux visages de la nuit

Luc Gwiazdzinski et Marco Maggioli, sous la direction de William Straw, préface de Véronique Nahoum-Grappe, postface de Benjamin Mauduit, Elya éditions, coll. « L’innovation autrement », 386 pages, 20 euros.

Il faut saluer ce travail novateur, du moins en France, qui voit les sciences sociales s’emparer d’un champ temporel, social et spatial délaissé jusqu’ici par les chercheurs (sans doute des « couche-tôt » !), sous l’intitulé anglo-saxon de « Night Studies ». Dans sa préface, passionnante, l’anthropologue du contemporain Véronique Nahoum-Grappe souligne l’importance de cette « découverte du champ nocturne » comme nouvel « objet spécifique » des sciences sociales… « encore trop diurnes ». Car si la littérature ou la poésie s’en sont emparées depuis longtemps, la nuit, « cadre quotidien de la vie collective » mais aussi d’une « scène en cours » (au sens du sociologue états-unien Erving Goffman) avec ses effets sociaux propres, justifie le travail des contributeurs de cet ouvrage passionnant. Et pionnier.

L’Art et l’Argent

Sous la direction de Jean-Pierre Cometti et Nathalie Quintane, Les Prairies ordinaires, 240 pages, 12 euros.

L’art contemporain est devenu valeur d’échange. Investissement. Mieux, des actifs (financiers), comme des titres échangeables en Bourse. Alors que l’immense majorité des artistes connaissent des situations matérielles toujours plus précaires – et sont toujours plus délaissés par les pouvoirs publics –, collectionneurs, mécènes et investisseurs sont aujourd’hui de véritables spéculateurs, alimentant le marché d’un art lissé, de plus en plus formaté. Comme toujours, seuls quelques-uns tirent leur épingle du jeu, se transformant en communicants, en chefs d’entreprise starifiés, toujours prêts à lancer des produits dérivés. Dirigé par l’excellente romancière Nathalie Quintane et le philosophe de l’esthétique Jean-Pierre Cometti (1944-2016), cet essai collectif analyse l’agencement actuel de « ce vieux couple » que forment « l’art et l’argent », pour mieux pointer le face-à-face entre « la valeur somptuaire de l’art [contemporain] et la pauvreté des artistes ». La « démocratisation » culturelle fait aujourd’hui bien pâle figure.

Des pays au crépuscule. Le moment de l’occupation coloniale (Sahara-Sahel)

Camille Lefebvre, Fayard, coll. « L’épreuve de l’histoire », 352 pages, 24 euros.

La France est, aujourd’hui encore, à la tête d’une coalition militaire appelée G5 Sahel. Au début du XXe siècle, elle considère ces territoires africains comme « des espaces à s’approprier ». Avec seulement 80 militaires (et quelque 600 tirailleurs), le « pays des droits de l’homme » s’empare de deux puissants royaumes du Sahel par la force, au nom d’une « supériorité civilisationnelle » fondée sur le racisme. À partir d’une exceptionnelle documentation, l’historienne Camille Lefebvre retrace ici la genèse de cette entreprise coloniale, non sans souligner, de la France au Niger, comment ces rapports de domination, noués à l’époque, perdurent aujourd’hui, même sous des formes a priori différentes…

Nouveau Roman. Correspondance 1946-1999

Michel Butor, Claude Mauriac, Claude Ollier, Robert Pinget, Alain Robbe-Grillet, Nathalie Sarraute et Claude Simon, édition établie, présentée et annotée par Carrie Landfried et Olivier Wagner, sous la direction de Jean-Yves Tadié, Gallimard, 336 pages, 20 euros.

Ceux qui ont lu La Route des Flandres, inoubliable livre de Claude Simon (prix Nobel de littérature 1985), auront une idée assez claire de ce mouvement littéraire que fut le Nouveau Roman, emmené par les Beckett, Butor, Sarraute, Ollier, Pinget, Robbe-Grillet et quelques autres, majoritairement publiés alors, durant les très réacs années 1950, sous la couverture bleu et blanc avec sa fine étoile d’un petit éditeur déjà auréolé par sa naissance dans la clandestinité de la Résistance : Minuit. Une photo célèbre de Mario Dondero les a immortalisés en bas des bureaux de la « maison » dirigée par Jérôme Lindon, sur le trottoir de la petite rue Bernard-Palissy, au cœur de Saint-Germain-des-Prés. Mais s’ils vont refuser, dans les années 1970, d’être affiliés, en groupe, à un courant littéraire commun, cette correspondance inédite qui est ici reproduite montre bien leurs liens étroits, leurs lectures réciproques, leurs échanges, faits de soutiens ou de ruptures, au fil des ans. Ces lettres, d’une grande richesse sur le fond et d’une grande beauté sur la forme, révèlent en tout cas « l’existence d’un moment nouveau roman ». D’une missive à l’autre se dessine ainsi l’esquisse de l’histoire d’une des aventures littéraires majeures du siècle passé.


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