Au Liban, « c’est l’apocalypse »

Déjà exsangue, le pays du Cèdre fait face depuis quelques semaines à un effondrement accéléré. Plongée dans le noir, immobilisée ou affamée, sa population est à bout de souffle et envisage le pire.

Le 4 août, un an tout juste après l’explosion qui a défiguré la capitale libanaise, il règne comme une ambiance de fin du monde. Au petit matin, les rues de Beyrouth sont désertes, les commerces fermés, et une chape de deuil semble avoir fondu sur la ville. Cette journée anniversaire, beaucoup de Libanais et de Libanaises l’appréhendaient. Tellement qu’ils ont décidé de franchir cette épreuve ensemble, aux côtés des familles de victimes, pour un moment de recueillement à l’endroit de la catastrophe.

Lors d’un prérassemblement, Pascale, la trentaine, reste immobile, les traits tirés et les yeux remplis de larmes. « On ne s’attendait pas à ce que cela soit aussi dur. J’ai l’impression de revivre le drame. Personne ne reposera en paix tant que les responsables ne seront pas jugés et, pire, tant qu’ils seront au pouvoir », explique-t-elle, après un long soupir. Quelques mètres plus loin, un groupe de femmes se recueille. Carmen porte à bout de bras le portrait de son frère. « Ils [les responsables politiques] l’ont tué. On veut la vérité, cette souffrance est interminable. »

Pas de deuil sans justice

Quelques minutes avant l’heure exacte de l’explosion, sur la voie rapide qui longe le port, l’atmosphère est lourde, la chaleur écrasante. La foule scrute silencieusement ces silos encore debout, dont personne ne saurait dire s’ils sont des survivants à protéger ou une réminiscence du monstre qui a saisi Beyrouth au corps un an plus tôt. Autour, le décor est toujours apocalyptique : bâtiments en ruine, dévastés, démembrés. Mais cette explosion a également provoqué des blessures plus profondes : un traumatisme collectif doublé d’une colère intarissable.

Car, un an plus tard, l’enquête avance à pas de fourmi. Seules dix-sept personnes ont pour l’heure été inculpées : des employés et des dirigeants du port, mais aucun des hauts responsables de l’État libanais, réfugiés derrière leur immunité.

Quelques secondes à peine après une très lourde minute de silence, la foule entame une marche vers le Parlement libanais, situé à deux kilomètres de là. Ceci n’est pas une métaphore : les élites libanaises s’y sont emmurées depuis le mouvement de protestation entamé en octobre 2019. Retranchées derrière d’épais blocs de béton, les forces de sécurité libanaises attaquent. Le système lacrymal, déjà mis à rude épreuve durant la journée, est maintenant malmené sous l’effet des gaz, et les fusils à plomb visent tout ce qui bouge. Protégée par des barricades de fortune, la foule réplique. Plusieurs dizaines de blessés plus tard, la manifestation se termine sous les assauts répétés de l’armée.

Le Liban des pénuries

Le lendemain, si la colère reste, la priorité pour beaucoup de Libanais n’est plus de demander justice, mais bien de survivre. Car le pays n’est plus au bord du précipice ; il a les deux pieds dedans. Dans une étude publiée le 1er juin, la Banque mondiale classait « le naufrage du Liban » parmi « l’une des trois pires crises que la planète a connues depuis 1850 ». Pénuries en tout genre, dépréciation de plus de 95 % de la monnaie locale, baisse du PIB par habitant de 40 %. Une situation inédite pour un État en temps de paix.

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