Inventer un nouveau service public de l’information

L’information, indispensable à la démocratie et non rentable par nature, relève d’une mission de service public, comme l’eau ou l’accès au numérique. Mais que veut dire « service public de l’information » ? Et quel service public à l’heure du numérique et des réseaux sociaux ?

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Les journalistes devraient être payés par la collectivité. Cette conviction, que j’ai déjà exprimée dans une tribune du HuffPost publiée en 2013, n’a pas faibli depuis, au contraire : une fois soumise à une logique de marché, une fois transformée en marchandise, l’information se dissout, se dégrade, devient autre chose. S’il en était besoin, les récentes mésaventures de Facebook, devenu premier moyen d’accès à l’information pour une très grande partie de la population mondiale, nous l’a récemment confirmé.

Une de ses ex-employées a expliqué cette semaine devant une commission sénatoriale américaine que, plus l’information diffusée sur ce réseau social était haineuse ou « trash », plus elle avait d’audience, donc de chance de lui rapporter de l’argent. Les algorithmes qui gèrent la diffusion des actualités de ce géant, numéro un mondial de l’information, sont donc conçus dans ce sens. C’est la même logique qui règne chez les télévisions ou radios privées, dont le modèle économique repose d’abord sur l’audience, qu’elles recherchent souvent au mépris de la qualité de leurs programmes, information comprise.

Si l’on est convaincu que l’information est un des piliers de la démocratie, on comprend qu’elle ne peut être qu’un « bien commun », comme l’eau ou l’air, même si elle est consommée en beaucoup plus petite quantité (selon une étude récente, seuls 3 % des gens utilisent le Net pour s’informer). L’information n’intéresse certes qu’une petite minorité et le genre humain pourrait très bien vivre sans. Pas la démocratie.

L’info est indispensable mais quid des médias ?

Récapitulons : l’information n’est pas indispensable et elle n’est pas une marchandise. Si une collectivité veut être informée, elle doit donc oublier la logique du marché et ne compter sur elle-même. Mais comment faire ? La réponse est simple comme l’œuf de Christophe Colomb : elle doit financer directement les petits producteurs de l’information, c’est-à-dire les journalistes. Ce ne sont en effet pas les médias qui produisent l’information, mais eux. C’est encore plus visible depuis l’évolution radicale que leur métier a connu ces vingt dernières années.

Aujourd’hui, si un enquêteur déniche un scoop, il peut en effet produire et diffuser l’information lui-même, comme jamais dans l’histoire du journalisme. Alors à quoi lui sert un média aujourd’hui ? À lui garantir un salaire ? De moins en moins. À lui donner les moyens d’enquêter ? Le plus souvent, les médias ne les ont pas et cherchent plutôt à produire l’information à moindre coût. À lui offrir un joli bureau paysager ? Depuis le Covid, le journaliste redécouvre le télétravail et donc le terrain. À réunir un collectif mobilisé derrière une ligne éditoriale ? Comme le disait Albert Londres, un journaliste ne connait qu'une seule ligne, celle du chemin de fer. Une audience ? C’est vrai que si l’on publie un reportage dans Le Monde, Le Télégramme ou sur TF1, on est sûr de toucher du monde. Mais les réseaux sociaux ne sont-ils pas fait pour pousser vos contenus vers les bonnes personnes, parfois en grand nombre, et plus efficacement que ne le ferait la marque d’un grand média, fût-il de référence ? Enfin un média lui offre-t-il vraiment la liberté de travailler en toute indépendance ? La quasi-totalité des médias nationaux privés en France sont la propriété d’une poignée d’hommes d’affaires, d’abord motivée par l’influence.

Osons nous demander si en fin de compte, les médias d’information ne sont pas devenus des intermédiaires inutiles, une technostructure parasitaire de l’écosystème de l’information. Leurs actionnaires, dont les intérêts paraissent le plus souvent bien éloignés de ceux de la presse, sont dans le meilleur des cas à la recherche d’une économie introuvable, en général incompatible avec la production d’une information de qualité, chère parce qu’artisanale par nature. À l’heure où l’on peut chacun facilement diffuser une information écrite, audio ou vidéo dans le monde entier, l’utilité sociale du journaliste professionnel est plus que jamais incontestable, alors que la question, plus iconoclaste, de celle des médias peut raisonnablement se poser.

Repenser le financement public de l’information

C’est pourquoi la collectivité devrait repenser son rôle dans le financement du journalisme et plus précisément, celui de ce qu’il est convenu d’appeler le « service public de l’information ». J’écris « repenser » parce que ce financement est déjà là, et bien là. Pour le quantifier, il suffit de faire l’addition de ce que l’État dépense aujourd’hui dans ce domaine : au moins un milliard de subventions à la presse (qui représentent aujourd’hui près du quart de ses revenus, selon le Spiil), le budget consacré à l’information dans les radios et télévisions publiques, que j’évalue à 500 millions. Il faut ajouter à cela les financements des médias régionaux par les collectivités territoriales, par le biais de subventions ou de publicités, ainsi que le budget de l’AFP, une agence presse qui emploie 1 700 journalistes dans le monde entier, sans compter la défiscalisation des investissements dans les entreprises de presse… Au total, plusieurs milliards d’euros par an donc, disons trois.

L’arithmétique est simpliste mais peut faire réfléchir : je persiste et signe, si l’on partageait cet argent public entre les 30 000 journalistes français qui ont la carte de presse, on arriverait au chiffre de 100 000 euros par personne… Une rémunération largement supérieure à la moyenne de celles de la profession. Il y a donc de la marge. Financé par la collectivité, chaque journaliste ferait son travail d’enquête, sans l’encombrante et coûteuse hiérarchie, sans contrainte économique ou politique, libre à lui de diffuser son travail lui-même ou de le vendre au diffuseur qui s’y intéresse. Les médias ne cesseraient pas pour autant d’exister. Ils joueraient leur rôle d’éditeur, de diffuseur en achetant l’information à des journalistes libres, indépendants, enfin à même de prendre le temps de produire une information de qualité.

Les grincheux trouveront mille défauts à ce système. Surtout, ils brandiront la menace d’un journalisme d’État, collectivisé… Mais pensent-ils sérieusement que les 3 000 journalistes de télévisions et des radios publiques sont à la botte de l’État ? Qu’ils sont plus déférents ou moins compétents que ceux des médias privés ? Que les 1 700 journalistes de l’AFP ânonnent la voix de leur maître ? Mais alors que dire de ceux qui travaillent dans des médias privés dont l’équilibre économique dépend aujourd’hui au quart des aides publiques ? Et puis, il est moins facile de contrôler 30 000 journalistes que quelques groupes de médias…

Financer les journalistes, pas les médias

Alors qui recevrait l’argent ? Combien de journalistes devrait-on financer ? Sur quels critères ? À quelles conditions ? Si nous commençons à discuter des modalités de ce financement du journalisme par la collectivité, le premier pas est fait. La question du nombre de journalistes par exemple, donc d’une sorte de numerus clausus, est intéressante : de combien de journalistes par habitant une démocratie a-t-elle besoin ? Il y a environ 30 000 cartes de presse en France, soit 5 journalistes pour 10 000 habitants, à comparer à 35 médecins par exemple… Est-ce suffisant ?

L’information est en crise. La multiplication des infox, la puissance des réseaux sociaux, notamment du groupe Facebook-Instagram-Whatsapp, ainsi que la course à l’information spectacle ou polémique des médias audiovisuels confortent les citoyens dans une défiance dangereuse vis-à-vis des médias. Le scénario d’une rémunération minimum pour les journalistes payée par la collectivité est une piste parmi d’autres. 

On pourrait être plus timide, moins radical et essayer d’amender le système actuel. Les médias, gros consommateurs en capital, peuvent bénéficier déjà du statut spécial « d’entreprises de presse » ; leur gouvernance et leur actionnariat pourraient être spécifiques, comme le suggère Julia Cagé, co-auteur de L’Information est un bien public (Seuil), à l’image de ce qu’a mis en place Médiapart ; un actionnariat via des fonds de dotation permettrait de mobiliser du capital tout en maintenant l’indépendance des rédactions, comme au Monde ou à Libé, mais on en voit les limites.

Alors plutôt que d’essayer d’aménager un système médiatique fondé sur le marché et le capital, inadapté au journalisme de qualité, c’est à la redéfinition, la réinvention et la refondation d’un nouveau « service public de l’information » qu’il faudrait s’atteler, en réaffectant les milliards que dépensent chaque année la collectivité au financement direct des artisans de l’actualité, des producteurs professionnels de l’information : les journalistes.


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