Le podcast, entre mode et engouement

La Gaîté lyrique accueillera la 4e édition du Paris podcast Festival du 14 au 17 octobre, témoignant de la vitalité du genre, qui s’est imposé rapidement à la radio. D’un documentaire sonore à l’autre, avec déjà quelques lettres de noblesse.

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Nous sommes le 11 septembre 2001. Deux avions de ligne s’écrasent sur les tours jumelles du World Trade Center, à New York. Deux autres sont détournés, visant le Pentagone et la capitale fédérale. Les attentats du 11 Septembre bouleversent le monde, au-delà des près de 3 000 victimes sur le sol américain (2 977 exactement). Vingt ans plus tard, correspondant à Washington pour France Inter pendant les années Donald Trump, Grégory Philipps revient sur cet événement tragique. En additionnant et s’appuyant sur une foule de témoignages. Rescapés, survivants, pompiers, agents du FBI et de la CIA. Un documentaire sonore original, gavé d’enseignements, de précisions, d’observations a posteriori. Où l’on apprend comment, depuis l’Afghanistan, avec à peine deux années de préparation et un budget estimé à 500 000 dollars seulement, Al-Qaida s’est organisée pour mener ses opérations. Où l’on apprend aussi combien les services de renseignement ont failli, bien en amont, ne croyant pas à une menace terroriste sur le territoire des États-Unis. Où l’on entend des témoignages poignants, saisissants (notamment celui d’un accusé français, devenu éducateur spécialisé). Des voix proches des victimes. En huit volets de quelques dizaines de minutes, « 11 Septembre, l’enquête » est un podcast passionnant, haletant (quand on pense tout connaître de ces attentats), riche, complet, parfois glaçant, parfois sidérant et émouvant. Qui va donc de la date fatidique à aujourd’hui, revenant également sur le comportement et les réactions du président George Bush, la traque et la mort d’Oussama Ben Laden, dix ans après, au Pakistan, les conditions de détention à Guantanamo, les conséquences en termes de santé pour les familles de victimes et/ou les rescapés. Soit un travail fouillé, réalisé par Fabrice Laigle, représentant cinq semaines de montage, l’équivalent, bien souvent, d’un documentaire télé ou cinéma. Et un podcast qui a déjà été téléchargé plus d’un million de fois !

Autre sujet, à mille lieues, non moins grave, qui a suscité également un vaste engouement : « Ou peut-être une nuit », de Charlotte Pudlowski. Un podcast articulé autour de l’inceste (titre clin d’œil direct à la chanson de Barbara, « L’Aigle noir », évoquant les viols de son propre père) sur la plateforme de podcasts narratifs LouieMedia.com. Documentaire en six volets, instructif et exhaustif, suivi d’une table ronde. Où l’on entend que, depuis l’affaire d’Outreau (2004), effrayant fiasco judiciaire, les peines pour agressions sur mineurs ont baissé de 23 %, qu’un rapport de l’ONU, datant de 2003, révélait déjà qu’il existe un déni sur ces agressions sexuelles dans le système judiciaire français. Charlotte Pudlowski appuie sa démarche :

Je crois que, si l’on acceptait l’ampleur du problème et ce qu’il est vraiment, il faudrait tout faire exploser ou vivre dans la culpabilité de ne l’avoir pas fait, de n’avoir pas essayé. Il faudrait réaliser qu’on a laissé tant de douleurs pourrir autour de soi […]. Peut-être que c’est trop difficile de se dire que le cocon familial n’est pas toujours le lieu d’amour absolu et de protection que l’on se représente collectivement, que ce cocon est parfois tissé de haine.

On en connaît aussi les conséquences : une victime d’inceste a douze fois plus de risques de se suicider, huit fois plus de risques d’être alcoolique et cinq fois plus d’être toxicomane, tandis qu’une personne sur deux témoigne de souffrances psychiques. Sans compter le nombre de dépressions répétitives, de mortalités précoces, les troubles du sommeil, les maladies cardio-vasculaires. On a beau disposer de chiffres, de rapports, saisir les conséquences sur la santé des victimes, l’inceste reste un tabou. C’est tout l’intérêt de ce travail sonore.

Dans un autre registre, « La Poudre » se veut un podcast féministe, incarné par Lauren Bastide

Créée en 2016 par le studio de podcasts Nouvelles Écoutes, « La Poudre » revendique plus de 10 millions d’écoutes cumulées. Durant ses toutes premières saisons, le programme bimensuel a tendu le micro à des actrices, artistes, écrivaines, cinéastes ou personnalités politiques, revenant sur leurs parcours. Un succès tel que le programme, au début indépendant, de Lauren Bastide a été racheté par le site Spotify.

Spotify, c’est l’une des plateformes, avec Binge et Insider, qui accueillent, produisent des podcasts, comme Nouvelles Écoutes ou Encore productions, qui s’apprête à recevoir Guillaume Meurice pour son programme « Meurice recrute » (des futurs ministres), rebondissant sur la prochaine élection présidentielle, en onze épisodes. Autant de maisons qui ciblent leur public, forcément. Insider est plutôt tournée vers l’enquête, Binge ratisse large, Nouvelles Écoutes souligne des parcours différents. Aujourd’hui, des groupes gigantesques, tels Amazon et Apple, commencent à s’y coller. C’est dire l’attrait. Suivant « le modèle d’Arte Radio, qui a été la première chaîne à offrir des contenus audio, pointe Fabrice Laigle, sans que l’on appelle ça encore à l’époque du podcast, mais c’en était ». Le succès est à la clé. En témoigne encore « Mamie dans les orties », sur Slate Audio, réalisé par Héloïse Pierre et Marion de Boüard, recueillant les discours prolixes de nos grands-mères, ou « comment se nourrir des histoires dans l’histoire », mémoires de nos aînées, de femmes grandies dans la deuxième moitié du XXe siècle, livrant, mine de rien, l’évolution des droits des femmes. « Ici, on écoute les premières qui ont eu le droit de voter, présente le site, d’avoir un chéquier à leur nom, de divorcer, d’avorter, finalement de vivre de plus en plus librement. » Un podcast qui a abouti à une publication – c’est aussi le cas pour « Ou peut-être une nuit », de Charlotte Pudlowski.

Pour Guillaume Meurice, qui s’y lance, « la liberté des formats permet tout. Il n’y a pas de contraintes ni d’horaires, on n’a pas à se prendre la tête ! ». Avec des contenus conjuguant une trame narratrice et une modernité sonore. On observera une marque de fabrique dans ces podcasts : l’utilisation du « je », de la première personne. C’est très incarné. Tel ou tel s’écoute, de façon personnalisée (dans le bon sens du terme). De fait, on y écoute du tricot ou de la cuisine, de tout et presque n’importe quoi, « parce que tout le monde peut le faire. Il suffit d’un ordinateur et d’un micro ! observe un responsable du numérique à Radio France. Ce qui est donc magique, c’est que c’est réalisable, de La Poste au Crédit agricole. On en revient aux premiers pas d’Internet, quand on créait des sites à tire-larigot ».

Et dans ce genre, la présence de la radio est énorme. C’est un océan gigantesque. Radio France est ainsi la plus podcastée, toutes chaînes confondues, de France Culture à France Inter.

Pour d’aucuns, le genre est devenu un objet radiophonique noble. Le nec plus ultra. Un exercice qui dépasse la simple réalisation d’une émission en direct. On parle là effectivement de podcasts originaux.

Engouement, certes. Mais le podcast reste encore une niche. Pour l’instant, tout le monde pense que c’est le nouvel eldorado publicitaire. Mais ce n’est pas encore le cas. Ça excite les titres, même pour les journaux bimédias, qui fournissent de plus en plus de contenus, mais peu de maisons sont à l’équilibre. « Il n’y a pas de modèle économique. Pas encore. Ça part dans tous les sens. Les chiffres ne sont jamais les mêmes. On parle de podcasts téléchargés mais pas forcément écoutés. On peut très bien télécharger un podcast sans jamais l’écouter. Quand la radio linéaire sera morte, ou bien à bout de souffle, on saura quel est ce modèle économique. D’autant que la télévision pourrait s’y mettre, en travaillant le son de façon scénaristique », explique ce même observateur de Radio France. En attendant, pour l’auditeur, c’est l’occasion de constituer sa propre bibliothèque sonore. Un menu à la carte.


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