Bassora, poumon économique de l’Irak, à l’asphyxie

Confrontée au réchauffement climatique, aux barrages des pays frontaliers et à l’incurie gouvernementale, la province irakienne lutte contre un grave déficit hydrique et une pollution endémique.

Cet article est en accès libre. Pour rester fidèle à ses valeurs, votre journal a fait le choix de ne pas se financer avec la publicité. C’est la seule garantie d’une information véritablement indépendante. Ce choix a un coût, aussi, pour contribuer et soutenir notre indépendance : achetez Politis, abonnez-vous.


Enjambant des touffes de mauvaises herbes poussiéreuses, Adnan Ahmed, 48 ans, accède à un petit cabanon en tôle et y actionne un interrupteur. Le vrombissement du moteur d’une pompe se déclenche en contrebas, quelques gargouillements s’échappent d’un canal jonché de détritus et une eau trouble jaillit quelques mètres plus loin. Immédiatement, une odeur pestilentielle emplit l’atmosphère tandis qu’une épaisse mousse blanche se forme en sortie de tuyau. « Voilà avec quoi j’irrigue mes champs », soupire l’agriculteur en regardant tristement le liquide nauséabond courir vers ses dattiers rabougris. « Cette parcelle appartient à ma famille depuis plus d’un siècle. Ce fut un -paradis aux -centaines d’arbres fruitiers, explique-t-il. Mais, depuis environ une décennie, l’eau que nous puisons tue notre terre à petit feu. Il ne nous reste que dix arbres et je pense que mes enfants ne pourront pas faire leur vie ici. » Joignant le geste à la parole, sa femme, Khadija, remonte le pyjama de l’une de leurs filles, âgée de 6 ans, et exhibe les taches brunes lui constellant les jambes. « Presque tous nos enfants perdent leurs cheveux ou ont des marques sur la peau, explique la mère de famille. Nous ne buvons évidemment pas l’eau du canal mais nous consommons les légumes de nos champs. Je suis persuadée que les choses sont liées. »

© Politis

Remonter le canal léchant les terres d’Adnan Ahmed exige d’avoir le cœur bien accroché. Les centaines de canaux de Bassora, la grande ville du sud de l’Irak autrefois surnommée la «Venise du Moyen-Orient », offrent aujourd’hui un spectacle de désolation. Poubelles et égouts s’y déversent sans discontinuer pour former un cloaque hautement toxique baignant les vies de centaines de milliers d’habitants. À l’entrée du vieux quartier juif, de vieilles demeures aux façades somptueusement boisées décrépissent dans une atmosphère de putréfaction. « Lorsque j’étais enfant, nous venions tous les soirs nous baigner dans ce canal », se souvient Younes Hazim, un épicier natif du quartier adossé au parapet d’un vieux pont de pierre. Derrière lui, un canard titube entre les ordures et fouille frénétiquement une vase aux reflux nauséabonds. En vain. «Les choses se sont -progressivement dégradées à partir de la guerre Iran-Irak [entre 1980 et 1988], continue le sexagénaire. Depuis cette décennie-là, Bassora et l’Irak n’ont plus jamais été les mêmes. » Au sortir de la guerre, expliquent les habitants du quartier, une campagne d’assainissement a été lancée par Saddam Hussein en personne. Las, la guerre du Golfe de 1990, l’embargo de la décennie qui a suivi, l’invasion américaine de 2003 et la sanglante guerre civile des années 2006-2008 ont successivement fait passer l’Irak d’un pays prospère à l’une des nations les plus pauvres du Moyen-Orient. Gangrenées par la corruption et une incurie généralisée, la ville et ses infrastructures tombent désormais en ruine.

« L’eau que nous puisons tue notre terre à petit feu. »

« Plus de la moitié des habitants de la ville ont le tout-à-l’égout», veut positiver l’ingénieur en chef de la seule station d’épuration de la ville. Tant bien que mal, son site industriel hors d’âge retire du flux les objets volumineux et les boues les plus lourdes. Le bassin de relâchement, en bout de processus, est pourtant toujours aussi pestilentiel qu’à l’entrée. « Il nous manque deux étapes techniques afin de pouvoir relâcher une eau vraiment claire, concède l’ingénieur_. L’un de ces projets techniques devait être lancé avant que Daech n’envahisse le nord du pays et que notre budget n’aille à d’autres priorités. »_ Les eaux insalubres sont finalement relâchées quatorze kilomètres plus loin, dans l’un des chenaux issus de la confluence de l’Euphrate et du Tigre.

Bétail décimé et terres brûlées par la mer

Installée depuis des décennies sur les rives du Chatt Al-Arab, le principal chenal traversant Bassora, la famille Salman vit en aval des rejets toxiques de la ville. L’eau qui alimente les maisons du quartier est pompée directement dans le fleuve. «Nous avons arrêté de nous servir de l’eau courante pour la lessive, car les vêtements étaient horriblement urticants», explique Ahmed, le patriarche. Pour se prémunir d’éventuelles infections, la famille ne se sert désormais plus que d’eau potable pour ses besoins domestiques. Mais c’est surtout la salinité de l’eau qui inquiète cette lignée d’agriculteurs : « Depuis que l’Iran a réduit le débit du fleuve Karoun [le plus important d’Iran], la mer remonte de plus en plus profondément dans le delta, décime le bétail et brûle les terres arables »,se lamente l’homme à la barbe grisonnante.

Au-delà de la pollution, le débit de l’Euphrate, du Tigre et de leurs affluents est le second mal qui ronge lentement les 4 millions d’habitants de Bassora. Non pas que la ville ou le pays y puissent grand-chose : près de 80 % des ressources hydriques de l’Irak proviennent ainsi de ses pays frontaliers, principalement de Turquie et d’Iran. Ces dernières décennies, ces grands voisins ont construit des dizaines de barrages afin d’irriguer de vastes territoires et de produire l’énergie suffisante à leur croissance démographique et économique. L’Irak, confronté aux mêmes impératifs, a lui aussi érigé une dizaine de grands barrages le long de ses deux grands fleuves mésopotamiens.

Située en bout de course, Bassora paye aujourd’hui le prix fort du développement effréné. D’après l’université locale, le débit moyen du Tigre et de l’Euphrate serait deux fois inférieur à ce qu’il était avant l’avènement des projets hydroélectriques aux quatre coins de leurs bassins-versants. « Pendant les grandes marées et les étés, la salinité du réseau d’eau de Bassora atteint des niveaux proches de celui de l’eau de mer », confie un universitaire local sous couvert d’anonymat.

Cette eau salée mêlée à la pollution est un cocktail explosif, particulièrement par grande chaleur, et peut déclencher des drames à grande échelle. Ainsi de l’été 2018, lors duquel près de 120 000 habitants de Bassora ont été empoisonnés par les eaux de la ville et ont submergé les hôpitaux de la région. Une crise sanitaire majeure qui a débouché sur plusieurs jours d’émeutes au cours desquels la quasi-totalité des bâtiments gouvernementaux de la ville ont été incendiés par une population à bout de nerfs.

La corruption, dans cette partie de l’Irak, possède la saveur particulière des hydrocarbures.

« 2018 fut un véritable désastre, témoigne Khaldoun, un médecin urgentiste de l’hôpital Al-Sadr en poste à l’époque. Il y aura une nouvelle crise de ce genre, car le problème est loin d’être réglé et beaucoup de gens, par manque d’alternatives, utilisent encore les eaux du fleuve dans leur vie quotidienne. » À quelques encablures de l’hôpital, un laveur de voitures alimente son jet à haute pression directement dans le canal et éclabousse régulièrement les badauds déambulant sur le trottoir. Jaafar, un habitant du quartier, témoigne être régulièrement malade à cause des eaux croupissantes. « Lorsque le temps est humide, l’air devient irrespirable. J’ai déjà eu de sérieuses difficultés respiratoires, ainsi que des allergies, rien que du fait de la proximité du canal », témoigne-t-il.

Prises de court par l’intensité des manifestations de 2018, les autorités locales ont tenté de donner le change et commandé une station de dessalement ultramoderne auprès d’une entreprise privée irakienne. À quelques heures de son inauguration, son directeur, Amjad Al-Toma, ne tarit pas de superlatifs pour son usine à 100 millions de dollars : « Nous sommes allés chercher les meilleures technologies partout à travers le monde : Japon, Corée du Sud, États-Unis, Europe… Nous sommes capables d’injecter 1 000 mètres cubes d’eau potable par heure dans le réseau public. »

Incurie, corruption et pollution pétrolière

Interrogé sur la vétusté des canalisations de la ville, qui, selon une étude, feraient néanmoins fuiter près de 45 % de l’eau circulant dans le réseau, l’ingénieur à l’anglais impeccable s’agace et renvoie la balle au gouvernement : «Les fuites ne sont pas mon problème. Mon boulot, c’est de dessaler l’eau, pas de la faire arriver chez les gens. » Combien, du demi-million d’habitants censés voir leur quotidien amélioré par l’usine, recevront réellement de l’eau potable ? La station de dessalement est en tout cas la seule du genre à avoir été commandée. Une inertie qui exaspère Muneam Al-Hilfi, qui a dirigé les opérations d’assainissement de quatre gouvernorats et a été aux premières loges de l’incurie gouvernementale. « Nos dirigeants ne sont pas intéressés par des grands projets de long terme, mais par des réalisations rapides, à l’échelle d’un mandat parlementaire, tempête l’ingénieur, aujourd’hui à la retraite. La corruption est l’autre grand problème. Les procédures d’attribution des contrats publics sont d’une opacité sans nom.»

La corruption, dans cette partie de l’Irak, possède une saveur particulière : celle des hydrocarbures. La région produit à elle seule 4 millions de barils de brut par jour, soit près de 95 % de la production pétrolière de l’Irak, 90 % du revenu de l’État central et près de 6 milliards de dollars par mois. Une manne largement confisquée par les milices chiites pro-Iran ayant fait de Bassora la base arrière financière de leur inexorable conquête du pays. Car qui veut contrôler l’Irak doit commencer par le sud. L’industrie pétrolière, intouchable, constitue ainsi l’ultime fléau affectant la qualité de l’eau du sud de l’Irak ; une réalité qui assaille quiconque se rend à Bassora par la route et traverse ainsi les immenses traînées noires issues des puits de pétrole, longues de plusieurs dizaines de kilomètres. « L’industrie pétrolière rejette des composants cancérigènes dans la nature et ces composants finissent dans les cours d’eau, dans des quantités bien supérieures aux limites sanitaires internationales, corrobore, sous couvert d’anonymat, un scientifique de l’université de Bassora. Or faire respecter ces normes dépend du ministère de l’Environnement, infiniment moins puissant que celui du Pétrole, par ailleurs tenu par les milices. Une omerta totale règne sur cette question. » Connaîtra-t-on un jour l’étendue des ravages sanitaires et sociaux de la crise de l’eau que traverse le sud de l’Irak ? Rien n’est moins sûr. Bassora n’a pas fini d’étouffer.


Haut de page

Voir aussi

Articles récents

Campagne d’appel à dons

Appel à dons : Politis a besoin de vous !
Consultez la page dédiée à la campagne

YesYes se tient plus que jamais à votre service !

Souhaitez-vous recevoir les notifications de la rédaction de Politis ?

Ces notifications peuvent être facilement desactivées par la suite dans votre navigateur.