Dossier : Comment le patriarcat se niche dans le couple hétéro

« En couple, une femme s’appauvrit, un homme s’enrichit »

La journaliste Lucile Quillet évalue le coût du modèle hétérosexuel pour les femmes, et les bénéfices bien réels qu’en retirent les hommes et la société.

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Le couple hétéro est-il une arnaque » pour les femmes ? Dans son très politique premier essai, Le Prix à payer. Ce que le couple hétéro coûte aux femmes, la journaliste Lucile Quillet décortique par les chiffres les rapports de domination à l’œuvre sur le grand marché de l’hétérosexualité et qui se glissent dans nos relations amoureuses. Des mécaniques de l’intime dont on parle trop peu, mais qui continuent d’appauvrir les femmes et d’enrichir les hommes, de la séduction à la rupture – ou jusqu’à ce que la mort les sépare.

Commencer à faire « la grande addition », c’est parler, nous dites-vous, « du corps, du couple, de la famille et de notre société » pour comprendre comment les inégalités « se structurent de façon invisible à travers l’expérience du couple hétérosexuel ». Comment en êtes-vous arrivée là ?

Lucile Quillet : Plus j’avançais dans mon travail journalistique, plus je prenais conscience de ces coûts invisibles que paient les femmes. Par exemple, le coût d’opportunité : puisque ce sont très majoritairement les femmes qui adaptent leur vie professionnelle à la famille, il y a tout cet argent qu’elles ne gagneront jamais car elles ont dû s’investir dans des activités non rémunératrices. Il y a aussi le coût esthétique, celui de la contraception – qu’elles sont bien souvent les seules à assumer –, ou encore le coût de la séparation. L’angle de l’argent était un prétexte pour parler de réalités dont on ne prend pas la mesure et qui sont sans cesse relativisées. Mais, à travers les chiffres, je parle aussi du temps et de l’énergie que les femmes donnent au couple, et plus largement à la société tout entière, sans en retirer ni gratitude ni reconnaissance.

Dans cet essai, vous excluez très vite la question de la responsabilité individuelle pour en revenir à ce que coûte concrètement l’hétérosexualité aux femmes. Pouvez-vous expliquer ?

Quand je parle du couple hétérosexuel, il ne s’agit pas de parler de « toi et moi », mais d’une vision du monde hétéronormée qui fait système. Un idéal de vie qui nous apprend notamment que, pour être heureux·se, il faut être avec une personne du sexe opposé, se marier et avoir des enfants. Être hétéro n’est pas le problème, et tomber amoureux·se, c’est chouette. Le problème est qu’on ne nous présente qu’un seul modèle de bonheur, comme une évidence. Selon que l’on est un homme ou une femme, le rôle que l’on va y jouer n’est pas le même. Un homme doit être fort, gagner de l’argent et assurer la sécurité du foyer. Une femme doit être belle, aimante, dans l’oubli de soi, et ne pas compter. Et s’épanouir dans le bonheur des autres. On apprend d’ailleurs très tôt aux femmes à ne pas être égoïstes, à chercher l’amour et la validation, ce qui change significativement la façon dont elles se présentent au monde. Dès l’adolescence, on nous apprend à nous moduler, à domestiquer nos corps, qui deviennent des outils pour montrer notre motivation à être en couple, à être acceptées par la société.

Vous montrez comment le couple appauvrit les femmes, en même temps qu’il enrichit les hommes. Par quels mécanismes cela est-il concomitant ?

Une étude de Delphine Roy (1) montre que, lorsqu’une femme se met en couple, elle accomplit en moyenne 7 heures de tâches domestiques en plus par semaine, tandis qu’un homme en enlève 2. Quand il y a un enfant, elle en prend 5 de plus, contre une seule pour lui. Donc un homme célibataire accomplit plus de tâches domestiques qu’un homme en couple avec un enfant. Et si l’on pense que les hommes participent plus aux dépenses du couple, ce qui n’est pas forcément le cas, on ne regarde jamais ce qu’ils gagnent : du temps qu’ils ne consacrent pas au ménage, aux enfants, aux courses ou à la gestion du foyer. Du temps qu’ils vont pouvoir investir dans leur travail et qui va leur rapporter de l’argent sur le long terme, mais aussi des droits au chômage et à la retraite, en leur seul nom.

Les femmes donnent du temps et de l’énergie sans en retirer de gratitude.

Parce que dans 75 % des couples l’homme a le plus haut revenu, on priorise sa carrière. C’est la logique du « plus gros salaire qui l’emporte », tandis que la partenaire fait souvent la variable d’ajustement (2). On en revient au coût d’opportunité, et donc à l’argent que les femmes ne toucheront jamais. Car une femme qui a deux enfants à aller chercher à l’école va potentiellement devoir renoncer au travail ou à la promotion qui lui ferait quitter le travail à 19 h 30. Si les femmes ne faisaient pas ce travail, ou s’il était accompli de manière égalitaire dans le couple, on peut imaginer que certains secteurs économiques seraient chahutés en voyant ces travailleur·ses quitter leur poste à partir de 17 heures. Et si les femmes ne le faisaient pas, les hommes ne gagneraient pas autant d’argent, et l’État serait obligé de construire des crèches et des écoles. C’est pour cela que les femmes à temps partiel ou au foyer méritent un salaire domestique et des droits.

En quoi l’organisation des dépenses elle-même est-elle inégalitaire ?

Quand on se met en couple, on se dit qu’on va faire des économies d’échelle, ce qui est plutôt vrai. On peut partager le loyer par exemple. En revanche, dans la gestion du budget, les inégalités persistent. Je suis toujours surprise de voir comment les femmes doivent défendre leur honneur et prouver qu’elles sont autonomes en payant 50 % des dépenses communes avec leurs conjoints alors que nous sommes dans une société qui ne pratique pas le 50/50. Nous constatons encore 42 % d’écart de revenus en moyenne au sein des couples, et les métiers majoritairement occupés par des femmes, notamment ceux du care, sont encore très peu r-émunérateurs car on estime qu’il n’y a pas de « vraies » compétences. Faire du 50/50 quand on n’a pas encore résorbé ces écarts-là, ni le coût des charges esthétiques ou contraceptives des femmes, c’est inégalitaire : les femmes ne peuvent plus épargner, mais les hommes, si. Beaucoup de couples fonctionnent au prorata de leurs salaires, ce qui est plus juste, plus équitable. Mais je remarque l’« effet d’entraînement » : la personne qui gagne le plus orientera les dépenses et donc le niveau de vie du foyer. La personne qui gagne le moins, les femmes dans 75 % des couples, devra suivre, et se sent souvent redevable. « Tu vis dans cet appartement grâce à moi », peuvent-elles s’entendre dire. Cette logique incite les femmes à vouloir compenser cette dette en prenant encore plus en charge les tâches ménagères, ou en payant tout le reste.

Il existe aussi une répartition genrée des dépenses qui contribue significativement à appauvrir les femmes…

En effet, les femmes effectuent plus souvent les dépenses qui relèvent du quotidien, du périssable, de l’éphémère. Les hommes vont davantage se placer sur les gros postes de dépense, valorisés par la société : achat foncier, impôts, vacances, voiture… On brille plus en société quand on dit avoir acheté une nouvelle voiture plutôt qu’en expliquant qu’on a acheté dix ans de paquets de boulgour. Et si on se sépare, c’est le conjoint qui repart avec la voiture ! Bien sûr, tant que toute la famille se trouve dans la même locomotive, tout va bien.

Et s’il y a séparation ?

Dans 75 % des cas, ce sont les femmes qui ont la garde exclusive des enfants. Mais celles qui ont pris de leur temps de travail pour leur famille n’ont plus les mêmes droits sociaux et s’appauvrissent. Selon l’Insee, les femmes perdent en moyenne 20 % de leur niveau de vie, contre 3 % pour les hommes, qui se rétablissent généralement plus vite, car ils continuent à percevoir leur salaire, à évoluer professionnellement et à cotiser pour le chômage et la retraite (3). Encore plus choquant : un père de trois enfants gagnera 12 % de niveau de vie après une rupture, tandis que plus une femme a d’enfants, plus elle s’approche de la pauvreté.

« Si les femmes faisaient grève, les hommes ne gagneraient pas autant, et l’État serait obligé de construire des crèches. »

Dans Le Genre du capital (4), les sociologues mettent en évidence l’existence d’une comptabilité inversée. Au lieu de se demander quel est le montant de la pension alimentaire dont un enfant a besoin pour vivre correctement ou combien une femme qui s’est arrêtée de travailler pour sa famille mérite en prestation compensatoire, on va regarder ce que l’homme peut donner sans abîmer son patrimoine et ce dont la femme peut se contenter. Une pension alimentaire en France s’élève en moyenne à 170 euros par mois et par enfant. Et quand on est seule pour garder les enfants, on a encore moins de temps pour prendre un poste qui rémunère mieux. Alors que l’homme dispose d’encore plus de temps pour se consacrer à sa carrière… et retrouver une conjointe.

De plus, lorsque le père ne gagne pas assez pour verser une pension alimentaire, c’est aux femmes de courir à la CAF pour obtenir une allocation de soutien familial, et non au père d’expliquer la situation et de faire un signalement pour aider son ex-conjointe à prendre soin de leur enfant. Autre injustice : le versement éventuel de cette allocation par la CAF est conditionné au fait de ne pas se remettre en couple. Tout comme le versement de certaines pensions de réversion lorsque le conjoint décède. Cet argent n’est jamais réellement dû aux femmes : c’est une faveur qu’on leur fait avant qu’elles trouvent un nouveau bienfaiteur.

À la lecture de votre essai, on prend conscience que parler d’argent dans sa relation amoureuse, ça ne se fait pas, et que c’est aussi ça qui coûte cher aux femmes.

Nous avons été éduquées ainsi. On nous a dit que parler d’argent est vilain, et que les femmes sont les « nulles » de l’argent. De nombreux préjugés sexistes pèsent sur celles qui en parlent : elles sont vénales, intéressées, carriéristes, entretenues, etc. Si on en parle, c’est qu’on n’est pas assez amoureuse. Je crois que beaucoup n’osent pas en parler parce qu’elles croient bénéficier des largesses de leur partenaire, ce qui n’est pas forcément le cas. On peut se demander comment feraient les hommes s’ils étaient seuls, si les femmes faisaient grève demain… Les hommes et la société ne réalisent pas tout ce qu’ils doivent aux femmes.

Lucile Quillet Autrice de l’ouvrage Le Prix à payer. Ce que le couple hétéro coûte aux femmes, Les Liens qui libèrent, 256 pages, 19 euros.

(1) « Le travail domestique : 60 milliards d’heures en 2010 », Delphine Roy, Insee Première, novembre 2012.

(2) Selon les chiffres sourcés avancés par Lucile Quillet, 40 % des femmes modifient leurs activités après l’arrivée d’un enfant, ce qui les pénalise à hauteur de 30 % dans leur rémunération. Dans les familles avec un enfant, 28 % des mères sont à temps partiel, et 42 % le sont avec trois enfants. Seulement 43 % des femmes travaillent quand elles ont au moins trois enfants.

(3) Selon cette étude, dans « les couples où la femme apporte moins de 40 % des ressources, l’écart est encore plus grand : 26,5 % de perte de niveau de vie pour elle, un gain de 10,5 % pour lui en moyenne », peut-on lire précisément dans l’essai de Lucile Quillet.

(4) Le Genre du capital. Comment la famille reproduit les inégalités, Céline Bessière et Sibylle Gollac, La Découverte, 2020.


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