« Les financements de la recherche vont surtout aux projets qui peuvent avoir des retombées »

Sociologue émérite du champ médical à l’Inserm, Patrice Pinell souligne que les restrictions à la liberté de la recherche, parfois politiques, sont plus souvent dues aux contraintes sur les conditions sociales de son organisation.

Retraité de l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm), médecin et biochimiste de formation, Patrice Pinell s’est vite orienté vers la sociologie critique, au début des années 1970. Un choix lié à ses engagements politiques en cette époque post-Mai 68. Dans le sillage de Pierre Bourdieu, il investit parmi les premiers un champ alors peu fréquenté : la socio-histoire de la médecine et des processus de spécialisation dans le champ médical, notamment la cancérologie ou la prise en charge des myopathies. Il a publié un ouvrage qui a fait date sur la lutte contre le sida et ses conséquences sur les rapports entre pouvoir médical et malades ou usagers de la médecine : Une épidémie politique. La lutte contre le sida en France, 1981-1996 (1). Il est donc un fin observateur des pressions qui peuvent s’exercer sur la recherche scientifique aujourd’hui, qu’elles soient politiques, institutionnelles ou structurelles.

Alors que sévissait la pandémie de covid-19, qui a montré à nouveau l’importance de la liberté de la recherche médicale, les ministres de l’Éducation nationale et de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Innovation, Jean-Michel Blanquer et Frédérique Vidal, ont paru vouloir limiter le champ de la recherche scientifique, avec notamment leur volonté exprimée de débusquer les « islamo-gauchistes » dans les universités. Qu’en est-il, selon vous, de ces tentatives de restreindre la liberté des chercheurs ?

Patrice Pinell : Il existe en effet des pressions politiques, dont une part provient de tout en haut, c’est-à-dire du gouvernement. On peut se demander pourquoi, sur cette question du supposé « islamo-gauchisme », la ministre vient lui accorder tant d’importance, alors qu’il s’agit d’une formule fourre-tout qui permet à ceux qui l’emploient de désigner tout ce qu’ils détestent.

D’un autre côté, il y a aussi, dans le milieu de la recherche, des gens qui travaillent sur le genre ou la race et peuvent être, eux aussi, très dogmatiques. Pour avoir, dans ma jeunesse, milité dans les groupes d’extrême gauche, je retrouve là certains mécanismes de pensée, fortement amplifiés aujourd’hui par les réseaux sociaux. Sans avoir fondamentalement rien contre ce type de recherches, je dis simplement qu’il y a parfois une polarisation excessive sur ces objets. Et j’ai la faiblesse de penser que la notion mise en avant aujourd’hui, l’intersectionnalité, n’est pas vraiment originale, puisqu’elle sous-entendrait que l’on n’aurait pas travaillé auparavant sur les croisements des différentes dominations (de classe, de genre, de race, etc.). J’ai plutôt le sentiment que la sociologie travaille ces questions-là depuis des décennies – si ce n’est depuis sa naissance comme discipline.

Quoi qu’il en soit, ces attaques de Frédérique Vidal et de Jean-Michel Blanquer sont surtout perfides et visent les sciences sociales en général, tout en donnant à ces recherches une importance qu’elles n’ont pas. Cela me fait penser à ce que disait Pierre Bourdieu (que je cite de mémoire) : les conditions pour faire des sciences sociales tiennent sinon du miracle, du moins de circonstances très particulières, bien peu de monde ayant intérêt à de telles recherches, en tout cas à celles qui se situent dans un registre critique.

Mais, outre des pressions politiques, d’autres concernent les conditions mêmes de la recherche…

En effet, il y a d’autres atteintes à la liberté de la recherche qui sont sans doute bien plus insidieuses – et qui ont acquis ces derniers temps une dimension de plus en plus importante. Car elles touchent à l’organisation même des conditions sociales de la recherche (avec des différences entre sciences dites dures et sciences humaines).

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