Été 44, ou la vague de crimes après les crimes

Tout entier réalisé en noir et blanc, le documentaire de Joseph Beauregard Règlements de comptes à l’Institut, revient sur une face sombre de la Libération, celle de l’épuration. Un récit qui vire à l’universel.

Jean-Claude Renard  • 13 décembre 2021
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Été 44, ou la vague de crimes après les crimes
© Photo : DR.

On est le 10 septembre 1944. Le commissariat de Boulogne-Billancourt apprend que des corps flottent dans la Seine. Des gardiens de la paix remontent sur la berge des cadavres tués dans la nuit. Un homme d’une quarantaine d’années, deux très jeunes gens, une femme d’une trentaine d’années. Tous exécutés d’une balle dans la nuque, les poings ligotés par un fil électrique, une corde verte autour du cou, reliée à un pavé (insuffisant pour rester au fond des eaux). Qui sont ces victimes ? Et l’enquête de commencer à Boulogne, tandis que les collègues, dans le pourtour parisien, repêchent d’autres corps. Avec exactement les mêmes signes et marques d’exécution. Des hommes, des femmes, des adolescents. C’est ce cordage curieux, un cordon de rideau, lié à un pavé, qui retient l’attention pour tous ces crimes, et qui va rapidement diriger l’enquête du côté de l’avenue de Choisy, dans le treizième arrondissement parisien, exactement dans les murs de l’Institut dentaire.

À voir sur Histoire TV : mardi 14 décembre 20h50 (Replay 60 jours)
Trois semaines plus tôt, en août 1944, les Francs-tireurs et partisans (FTP) font le ménage dans la capitale. On embastille à foison, loin des valeurs de la Résistance. Des petites féodalités s’installent un peu partout à la faveur de la Libération. On arrête, enferme pêle-mêle, ici et là, des collabos, des femmes tondues, parfois des notables qui n’ont rien à se reprocher, des innocents, rappelle l’historien Grégoire Kauffmann. Ici et là, ça veut dire jusqu’à l’Institut dentaire parisien. Là où sont emmurés les indignes, dès le 19 août, au début de l’insurrection. Et l’accusation vaut condamnation. Les fosses communes fleurissent dans la vague de violences, suivant une justice expéditive. Jean-Marc Berlière, également historien, rapporte cette terreur au sein de cet institut qui séquestre, malmène, prive, humilie, exécute. Pour Grégoire Kauffmann, c’est le retour de « l’esprit des mâles » chez les vainqueurs. Sur zone, un certain capitaine Bernard, René Sentuc de son vrai nom, adjoint du colonel Fabien, gradé parmi les gradés, va faire régner la terreur, avec ses colères, ses interrogatoires musclés, ses actes de torture. Et dont le statut de cadre au Parti communiste impose le silence.

La coupe est pleine. Et la matière est dense. Photographies et images d’archives animent de façon dynamique ce documentaire de Joseph Beauregard, tout entier en noir et blanc, commenté sobrement (face caméra pour les intervenants). Sobrement, c’est peut-être le leitmotiv du film. Il y a du Simenon dans cette histoire, un art du récit, du Simenon qui serait adapté par Henri-Georges Clouzot (si l’on songe à la scène de Pierre Larquey, dans Le Corbeau, oscillant entre le bien et le mal, entre le noir et le blanc). Palpitant sans être effrayant, passionnant dans le déroulement du noir récit sans caricaturer une enquête tournée, réalisée de nuit, dans les lieux mêmes qui ont abrité les exécutions. Ce qui fait une petite histoire glissée dans la grande, sur les errances et les excès d’une « justice » populaire, sur la difficile mise en place de la légalité républicaine. Mais une histoire puissante et restée taboue, pas très glorieuse pour les libérateurs, empruntant les mêmes méthodes que l’occupant, échappant à la justice au nom des lois d’amnistie. Soit une histoire universelle.

Idées
Temps de lecture : 3 minutes
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