Michel Zecler, l’injustice jusque dans sa chair

Les images de son tabassage, il y a un an, ont fait le tour du monde. Pour poursuivre sa reconstruction, le producteur de rap a pris la plume. Portrait d’un homme, blessé mais « debout ».

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eureusement, il y a les images », écrit-il dans son livre. Sans ces images vidéo, filmées par la caméra de surveillance de son propre studio, Michel Zecler serait aujourd’hui, à coup sûr, en prison. Lourdement condamné pour « outrage », « violences sur personnes dépositaires de l’autorité publique », censément pour avoir voulu séquestrer des fonctionnaires de police et leur dérober leurs armes de service. Bref, un voyou à la peau noire, « connu des services de police », avec des antécédents judiciaires… Évidemment, le ministre de l’Intérieur n’aurait pas manqué d’exprimer sa solidarité avec ces policiers, soulignant leur dévouement et leur exemplarité. Et leurs affirmations, dûment consignées dans des procès-verbaux – qu’ils auraient rédigés eux-mêmes ou dictés à l’un de leurs collègues –, passeraient en boucle sur CNews…

Reprenons. Michel Zecler a accepté de recevoir Politis. Dans les locaux mêmes où se sont déroulés les faits, là où il travaille toujours aujourd’hui. Dans cette petite rue du côté chic du dix-septième arrondissement de Paris, aucune enseigne n’indique son studio, pourtant bien connu de la plupart des rappeurs parisiens. On hésite un instant devant plusieurs portes, puis on remarque, au centre de l’une des vitrines, « un cratère de deux centimètres de diamètre environ, enveloppé de fêlures partant dans toutes les directions, comme un impact de balle, taillé là par les coups de matraque télescopique ». C’est ici que, le 21 novembre 2020, la vie du producteur de rap va être bouleversée en quelques minutes. Un an après, il livre, brut, à la première personne – et, on doit le souligner, sans l’aide d’un journaliste ou d’un écrivain, comme c’est souvent le cas pour ce type d’ouvrages – son témoignage. Mais prendre la plume est aussi pour lui l’occasion de se retourner sur son parcours, depuis sa petite enfance en Martinique, confié à une grand-mère adorée. Avant de retrouver, en banlieue sud de Paris, sa mère, aide-soignante, se débattant seule avec la précarité et la pauvreté, et de découvrir un petit frère. Il revient en « métropole » et le changement est rude : il laisse derrière lui la campagne, le soleil, la compagnie des animaux de la ferme. En dépit de sa bonne volonté et de ses efforts, il peine à l’école, sans que sa mère, accaparée par un travail souvent nocturne, puisse l’aider. Plus tard, bien plus tard, il découvrira que son père, qu’il n’a jamais connu, mort dans un crash aérien, était… flic !

Toute l’attitude des policiers traduit leur sentiment d’impunité.

En ce mois de novembre 2020, Michel Zecler s’est accordé une petite pause durant l’enregistrement d’un jeune artiste. Après quelques minutes de marche, il revient vers son studio, le nez rivé à son portable. Le froid mordant un brin, il relève la capuche de son sweat-shirt. En croisant des passants dûment masqués en plein deuxième confinement, il s’aperçoit qu’il a oublié, après des heures de travail en intérieur, son masque. Mais il n’est plus qu’à quelques pas du studio. Pourtant, c’est bien là, en quelques secondes seulement, que tout va basculer, sans doute à cause de préjugés à son égard, entre racisme, a priori vestimentaires et réflexes sécuritaires. Que fait dans ce quartier un grand Noir au physique imposant, genre armoire à glace, le visage à moitié dissimulé sous une capuche, à quelques centaines de mètres de l’Arc de Triomphe ?

Michel pénètre dans son studio, sans prêter attention à un type qui est là, à côté de l’entrée, et qui s’engouffre, sans se présenter, derrière lui en lui intimant de ressortir, le tutoyant : « Il est chez moi. Qu’est-ce qui se passe ? Je ne comprends pas. […] Sur son visage, je cherche un indice. Est-ce un pote, un voleur ? » L’homme est agressif et l’insulte bientôt, rejoint alors par deux policiers, en uniforme ceux-là. On connaît la suite, des millions de personnes ayant visionné ces images d’une rare violence. Les coups de matraque pleuvent, le blessent, toujours sous l’objectif, salvateur, inespéré même, de la caméra de surveillance de la toute petite entrée : « Allez, sors ! Sors, sale nègre ! » S’il ne répond pas aux coups, se protégeant à peine alors qu’il est déjà en sang, il se refuse toutefois à ressortir. « Mon corps se fige, je ne bougerai pas, ils n’ont pas le droit d’être ici. Ils m’empoignent. Je croise leurs regards. Difficile à cet instant de donner du sens à cette colère inouïe que j’entrevois. » Peu après, une grenade lacrymo est lancée dans le minuscule espace, qui laissera des traces de brûlures sur la moquette et les murs. Son usage est pourtant strictement interdit en intérieur. Toute l’attitude de ces « dépositaires de l’autorité publique » traduit bien leur non-respect des règles, leur sentiment d’impunité. Ils s’arrangeront avec la vérité. Plus tard, bien qu’ayant refusé pas moins de deux confrontations devant un magistrat instructeur, ils modifieront leur version, contraints à cause des images, accablantes. Le seul point d’interrogation qui demeure concerne les insultes, que relate Michel Zecler, ses caméras n’enregistrant pas le son…

Physiquement, le producteur de rap aurait pu se défendre davantage ; il s’y est refusé. Pratiquant depuis longtemps judo et taekwondo, un bon 1,90 mètre, près de 90 kilos, Michel est aussi copain avec des policiers et des gardiens de prison ; ils s’entraînent ensemble dans une salle de sports de combat, non loin de là. C’est là qu’il a découvert, avec certains d’entre eux, le krav maga, une redoutable discipline « défensive-offensive », plutôt violente, qui s’est développée en Israël, héritière des techniques des groupes d’autodéfense des juifs d’Europe orientale contre les pogroms antisémites depuis la fin du XIXe siècle.

Cette mésaventure lui a fait ouvrir les yeux, il regrette de ne pas s’être intéressé plus tôt à la politique.

Que l’on ne se méprenne donc pas : Michel Zecler est à cent lieues d’un militant antifa qui hurlerait sans cesse « Acab » (« All cops are bastards », tous les flics sont des bâtards). C’est un homme plutôt discret, pudique assurément, calme, réservé. Cette mésaventure lui a fait ouvrir les yeux, il regrette aujourd’hui de ne pas s’être intéressé plus tôt à la politique. La seule révolte qui ne le quitte plus depuis, c’est celle contre l’injustice, les violences policières et les abus de pouvoir. Comme lorsque les flics ont bidouillé les procès-verbaux, racontant n’importe quoi. Ou lorsque son passé s’est étalé soudain dans les journaux, certains policiers ou syndicats de policiers l’ayant sans doute, sans qu’il puisse le prouver, fait fuiter. Passé dont il n’est pas fier. Car des vols l’ont conduit, il y a plus de vingt ans, à faire de la prison. Des actes pour lesquels il a payé sa dette à la société. Un passé dont il ne parlait jamais et dont il se veut le plus loin possible aujourd’hui.

Or certaines déclarations du ministre de l’Intérieur le laissent interdit. Comme lorsque Gérald Darmanin, quelques semaines après le décès de Cédric Chouviat, ce livreur mort asphyxié sous le poids d’un policier, dans des circonstances quasi similaires à celles de la mort de George Floyd à Minneapolis, déclare : « Quand j’entends les mots “violences policières”, je m’étouffe »… Ou quand le même ministre, après la diffusion des images de l’agression de Michel Zecler, a dû déclarer : « Il faudra sanctionner, si des policiers ont déconné. » « Déconner ! Étrange choix des mots… », nous confie la victime. Et en tant que citoyen d’origine martiniquaise, il ne peut que s’interroger sur la pertinence d’envoyer le Raid et le GIGN contre un mouvement social et, certes, des émeutes, dans ces Antilles françaises au passé de violence coloniale.

Depuis, toute son énergie s’est concentrée sur son métier et sur sa passion, le rap, cette musique qui a changé sa vie. En commençant avec presque rien et en s’accrochant pour garder le cap – et le droit chemin. Après des années de vaches maigres, il a fini par produire les disques, les clips ou les concerts de certains des plus grands rappeurs français, de Diam’s à La Fouine, de Kery James à Oxmo Puccino. Avec l’aide de sa complice et associée, Valérie Atlan, qui fut l’une des premières journalistes françaises à écrire sur le rap, jadis rédactrice en chef du premier magazine spécialisé, Radikal.

Cette musique et ses textes ont été une ouverture sur le monde à une époque où le hip-hop était encore marginal. Aux débuts des années 1990, le rap lui a offert, comme à tant d’autres jeunes des quartiers populaires, « un luxe supérieur à toute considération matérielle : celui de ne plus subir ce qui nous arrive, notre milieu, nos infortunes et nos futurs déterminés pour nous à l’avance. En mettant des mots sur nos expériences, les lieux où nous vivons, la réalité qui est la nôtre, nous ne sommes plus victimes. […] Pour la première fois de nos vies respectives, nous apprenons à nous aimer nous-mêmes ». Et, avec dignité et fierté, à « rester debout ».

Rester debout Michel Zecler, Plon, 256 pages, 19 euros.


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