Commission Sauvé : et maintenant ?

Après la remise publique du rapport sur les abus sexuels dans l’Église catholique, l’institution peine à affronter ses crimes et à engager la réforme en profondeur qui s’impose.

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Voilà trois ans, l’Église catholique française était largement secouée par l’affaire du père Preynat, accusé de viols récurrents par de jeunes scouts, et par celle du cardinal Barbarin, accusé de non--dénonciation de ces crimes sexuels dans son diocèse. Le procès avait permis de dresser un sombre tableau de cette institution au sein de laquelle la hiérarchie a longtemps pratiqué le mensonge par omission tout en déplaçant discrètement des coupables, leur permettant ainsi de récidiver impunément.

En 2022, c’est le rapport de la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Église (Ciase) qui encombre cette rentrée. Présidée par Jean-Marc Sauvé (haut fonctionnaire de la République, ancien vice-président du Conseil d’État), constituée à la demande de la Conférence des évêques de France (CEF) et de la Conférence des religieux et religieuses de France, la Ciase a rendu son rapport en octobre 2021. Cette somme est longue de 2 500 pages, dont… 2 015 d’annexes.

Sans receler de surprise sur le fond, sa lecture reste ahurissante. Pour l’ensemble de la période étudiée, entre 1950 et 2020, « les personnes victimes de violences sexuelles commises par des clercs, religieux et religieuses catholiques représentent 4 % du total des victimes de violences sexuelles, a commenté Jean-Marc Sauvé dans le quotidien La Croix. C’est peu en apparence, mais les valeurs absolues, telles qu’on peut les estimer, sont effarantes : cela représente environ 216 000 personnes ». Jusqu’à 330 000 si l’on tient compte des milieux laïcs gravitant autour de l’Église. Il s’agit d’un crime de masse.

Ce constat posé, comment transformer l’Église ? Du côté de Rome, cette interrogation est problématique. Le Vatican peine encore à valider les conclusions de la commission Sauvé pour la France. Le pape François a d’abord annulé l’audience qu’il devait accorder à la commission le 9 décembre. Avant de reconnaître ne même pas avoir lu le rapport, tout en recommandant de prendre garde « au mélange des époques » devant un document déclinant soixante-dix années d’abus et de crimes sexuels. Le souverain pontife a finalement reçu le président et les vice-présidents de la CEF à la mi-décembre. Un entretien certes annuel, mais qui a permis d’évoquer les travaux de la Ciase. Qu’en est-il véritablement ressorti ?

« Dimension systémique »

Directrice de Témoignage chrétien, Christine Pedotti dresse le constat d’un pape qui « n’est pas toujours au rendez-vous sur ces questions. Cela avait déjà été le cas après un rapport accablant au Chili, dont il n’avait pas pris la mesure de la gravité, avec la convocation d’environ 250 évêques du monde entier, pour accoucher finalement d’une toute petite souris. Aujourd’hui, on assiste à des atermoiements. Il y a de toute évidence, de sa part, de la réticence, comme s’il ne voulait toujours pas admettre le caractère systémique des abus. Ce serait, pour lui-même, se mettre à l’épreuve des réformes. Alors qu’il faut entrer dans le dur, c’est un pontificat qui ne s’attaque pas au système. »

« Il y a de toute évidence, de la part du pape, de la réticence. »

Pourtant, et pour la première fois, la CEF a admis cette évidence, « la dimension systémique » des violences sexuelles. Elle a reconnu « une responsabilité institutionnelle ». Le chemin est tout tracé pour sortir de ce fléau affligeant : en effet, la Ciase a assorti son rapport d’une quarantaine de recommandations (il ne s’agit donc pas d’injonctions). Sur la gouvernance, elle souligne la concentration des pouvoirs d’ordre et de gouvernement dans les mains de l’évêque, elle pointe la nécessaire séparation des pouvoirs et suggère de renforcer la présence des laïcs et tout particulièrement celle des femmes dans les instances de décision. Des recommandations qui incitent encore à revoir l’accueil et l’écoute des victimes, à revenir sur l’inviolabilité du secret de la confession, sur la formation des laïcs engagés dans l’Église.

La Ciase préconise également un principe d’indemnisation confié à un organisme indépendant, soit une réparation (sans faire appel aux dons des fidèles) calculée à partir du patrimoine des agresseurs et de l’Église de France. La CEF a déjà annoncé la création de l’Instance nationale indépendante de reconnaissance et de réparation, présidée par Marie Derain de Vaucresson, juriste et ex-Défenseuse des enfants. Mais combien de victimes iront réellement déposer un dossier ? Et sur ce nombre, par définition réduit, comme le soulignent les travaux de la commission Sauvé, combien seront indemnisées ? Et à quelle hauteur ?

Quelques semaines après la remise du rapport, plusieurs membres de l’Académie catholique de France ont reproché aux évêques français d’avoir accepté un peu trop aisément ses conclusions, et mis en cause le nombre de victimes. Au-delà d’une affaire de méthodologie dans ce décompte, c’est surtout l’indépendance de la commission qui est pointée, laquelle voudrait affaiblir, voire mettre à bas l’Église en tant qu’institution. Des tensions internes au clergé qui soulignent à quel point il est difficile, pour certains, d’assumer les faits mis au jour par la Ciase.

La pédophilie dans l’Église reste taboue, avec un déni bien ancré dans les hiérarchies. Tout se passe comme s’il fallait encore et toujours minimiser la gravité des actes, alors que les enquêtes menées par diverses commissions ont fleuri ces trente dernières années à l’étranger : aux États-Unis (l’affaire Spotlight et le film oscarisé qu’elle a inspiré sont encore dans les mémoires), en Irlande, en Australie, en Belgique, ou encore en Allemagne. Des commissions, pour le coup, toutes indépendantes.

Dans une tribune accordée au Monde et publiée le 15 décembre 2021, Nathalie Bajos et Philippe Portier, sociologues, membres de la Ciase, ont jugé nécessaire de rendre publique leur méthodologie. Leurs premiers travaux, ceux de l’Institut national de santé et de la recherche médicale, sont fondés sur « une enquête en population générale auprès d’un échantillon de 28 000 personnes. En collectant des informations sur les activités réalisées dans l’enfance, cette enquête permet, pour la première fois, de rapporter les agressions aux personnes exposées au risque ».

Également sollicitée par la commission, l’École pratique des hautes études a épluché sept décennies d’archives. « L’étude a été réalisée à partir d’un échantillon de 32 diocèses et de 15 ordres et congrégations, sélectionnés sur le fondement des réponses à un questionnaire adressé mi-2019 à l’ensemble des évêques et supérieurs majeurs. Ces fonds conservent les dossiers personnels des prêtres et religieux abuseurs, les correspondances d’évêques ou de supérieurs, les comptes rendus des conseils de gouvernement des diocèses et instituts. Nous y avons adjoint les fonds du Centre national des archives de l’Église de France. » Des informations documentées que sont venus compléter des entretiens et l’exploration des archives de la presse et des ministères de la Justice et de l’Intérieur.

Confiance rompue

Un travail précis, méticuleux, à la hauteur des enjeux et de la gravité des crimes perpétrés. Une tâche qu’il était particulièrement urgent d’accomplir. Parce que, comme le dit Jean-Marc Sauvé, « pour beaucoup de victimes de violences sexuelles, il y a des conséquences très lourdes sur la vie affective, familiale, sexuelle, comme sociale et professionnelle. Un quart des victimes mènent une vie à peu près normale sans avoir été particulièrement blessées. Mais les trois quarts s’en trouvent aujourd’hui toujours marquées ».

« Ce sujet n’appartient pas au passé. » Les violences sexuelles dans l’Église « n’ont pas disparu ».

Urgence toujours, car les violences sexuelles dans l’Église catholique « n’ont pas disparu. On constate même qu’après une nette baisse de 1970 à 1990, elles ont cessé de décroître depuis le début des années 1990. Ce sujet n’appartient pas au passé ». Urgence enfin quand la confiance est rompue entre les fidèles et les représentants de la foi. Quel parent, même croyant fervent, ne redoute pas de confier son enfant à l’Église ? C’est ce qu’est venue souligner l’apparition du hashtag #aussimonéglise sur les réseaux sociaux. De nombreux internautes s’en sont servis pour apporter publiquement leur soutien aux victimes et réclamer de profonds changements.

« Il faut prendre acte de ce qui a été reconnu et annoncé par les évêques français, poursuit Christine Pedotti_, du caractère systémique à l’indemnisation. Sur ce volet, il y aura certainement des évêques qui voudront mettre en vente certains biens fonciers. Si chaque diocèse, sur la centaine qu’ils sont, met 100 000 euros au pot, on arrive vite à 10 millions d’euros. Je suis plus pessimiste sur la capacité à bouleverser, à réformer le système qui a permis ces abus quand il n’y a ni contrôle ni séparation des pouvoirs. Or tout pouvoir livré à lui-même est un pouvoir abusif. En l’occurrence, les évêques ne peuvent pas tout. C’est le Vatican qui porte le poids de l’organisation, de la structure. C’est à lui qu’il revient de changer les choses. Placer plus de laïcs et de femmes, c’est très bien, mais cela ne suffira pas. Il faut mettre plus de transparence et de démocratie. »_

En attendant, des milliers de personnes n’ont été ni protégées, ni écoutées, ni crues. Des abuseurs ont échappé à la justice à cause d’une omerta pesante. « Des personnes ont surmonté leurs souffrances, le poids du silence, parfois le poids des convenances, affirmait encore Jean-Marc Sauvé, même si la société dans laquelle on vit a favorisé une libération de la parole que les années 1950 excluaient totalement. » L’année qui s’ouvre promet un vaste chantier à l’Église catholique de France et, par-delà les frontières, à la curie romaine. 2022 sera l’occasion de vérifier la capacité à se transformer d’une certaine caste de prélats catholiques.


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