Quand la Syrie se rappelle à nous

Les « terroristes » kurdes ne sont pas seulement instrumentalisés pour mener notre guerre par procuration, ils se trouvent piégés dans la fonction redoutable de geôliers involontaires de jihadistes.

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En ces temps de campagne électorale, l’événement nous paraît aussi lointain politiquement que géographiquement. Les affrontements qui ont eu lieu ces derniers jours dans le nord-est de la Syrie entre Daech et les forces kurdes ont pourtant de quoi nous interpeller directement. Ils renvoient les grandes puissances à leurs renoncements stratégiques et à une conception très coloniale de la justice. À l’origine, il y a l’assaut par des jihadistes lourdement armés de la prison de Ghwayran, où s’entassent cinq mille détenus, dont certains ont réussi à s’enfuir. Le coup de main a donné lieu à des scènes de guerre comme la région n’en avait plus connu depuis la chute du califat, fin 2019. À tel point que la coalition internationale – prête-nom de l’aviation américaine – a dû de nouveau entrer en action et pilonner la ville de Hassaké, toute proche. On a ainsi recréé le cynique partage des tâches entre les Américains, maîtres des airs, et fidèles à leur doctrine « zéro mort », et les forces kurdes qui, au sol, n’en finissent pas de compter les leurs. Ces affrontements viennent cruellement rappeler aux capitales occidentales ce qu’elles ont voulu oublier : à savoir que Daech a été vaincu mais nullement éradiqué, et que les guerres de Syrie – j’emploie le pluriel à dessein – ne sont pas terminées. Et que l’effroyable régime de Damas ne contrôle pas, loin de là, la totalité du pays. Ils nous rappellent aussi que les grandes capitales ont consenti à sous-traiter la question jihadiste à des forces kurdes, dominantes dans cette région mais toujours classifiées « terroristes ». Comble de la duplicité ! Il faut y voir le résultat de l’abandon général de la Syrie à son sort, et à l’une des dictatures les plus sanglantes de la planète.

C’est peut-être Jean-Yves Le Drian qui, en 2017, avait trouvé la formule qui explique le mieux ce désastre moral : « Bachar est l’ennemi des Syriens, Daech est notre ennemi ». Le mot, tellement malheureux, a servi de mantra à tous les pays occidentaux. Il portait en germe une double catastrophe : le martyre sans fin d’un peuple et la résurgence prévisible de l’État islamique. C’était notre Munich syrien. La crise ne pouvait, en vérité, qu’appeler une réponse globale. Il fallait pour cela reconnaître que Bachar El Assad n’était pas un « moindre mal », mais l’une des causes les plus évidentes du jihadisme. D’autant plus que la Russie semblait répondre comme en écho : le peuple est notre ennemi, et Daech n’est pas notre affaire. Une stratégie qui, aujourd’hui encore, à l’ouest du pays, conduit l’aviation de Vladimir Poutine à livrer une autre guerre, bombardant la population et les infrastructures civiles de la région d’Idlib, estampillée « terroriste » par le dictateur de Damas. À l’heure où nous scrutons les mouvements des troupes russes en bordure de l’Ukraine, la Syrie éclaire la cohérence politique du Kremlin. À Idlib comme dans le Donbass, en Biélorussie comme au Kazakhstan, Poutine érige un mur de dictatures autour de la Russie.

Mais la ruine de la Syrie pose à la France un autre problème. Car les « terroristes » kurdes ne sont pas seulement instrumentalisés pour mener notre guerre par procuration, ils se trouvent piégés dans la fonction redoutable de geôliers involontaires de jihadistes. En vain, à l’instar du secrétaire général de l’ONU, ils demandent que les Occidentaux rapatrient leurs ressortissants. Les événements de Hassaké nous rappellent aussi l’existence de ce « Guantanamo » tenu hors de notre vue. En 2021, sept enfants seulement ont été recueillis en France. Au « cas par cas », dit le discours officiel, pour ne pas avouer qu’ils sont séparés de leur mère. Mais au nom de quoi les Kurdes, qui n’ont pas de territoire officiel, qui ne jouissent d’aucune reconnaissance internationale, assumeraient-ils la prise en charge de nos assassins et de leurs enfants ? Comment pourraient-ils les juger ? C’est pourtant ce que demande la France au nom du principe qui veut que les procès aient lieu là où le crime a été commis. Un principe évidemment inapplicable ici puisque les Kurdes n’ont ni administration ni appareil judiciaire. À défaut, on leur demande de transférer les jihadistes en Irak, là où, pour le coup, leurs crimes n’ont pas été commis. Tout cela respire la pensée coloniale. Débarrassons-nous de nos mauvaises graines… On estime à 250 le nombre d’enfants français détenus dans les prisons kurdes. Mais pour les mères, et plus encore pour les hommes, la France en est toujours à une inavouable « déchéance de nationalité ».

À ceux qui ne veulent pas entendre parler de droit pour les jihadistes, l’épisode tragique de la prison de Ghwayran oppose un autre argument, plus audible en période électorale : celui de la sécurité. L’avocate Marie Dosé rappelle que tous les jihadistes français partis en Syrie sont déjà « judiciarisés » en France. Ils sont déjà sous le coup de mandats d’arrêt. Alors que, dans la précarité de leur statut, les Kurdes risquent d’avoir de moins en moins les moyens de retenir des terroristes soutenus par une organisation en pleine résurgence. Ici comme au Sahel, c’est la misère et le chaos qui constituent le terreau du terrorisme. La Syrie de 2022 est plus que jamais prise dans cette alternative diabolique que nous entretenons : la dictature ou le jihadisme.


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