Dossier : Ukraine : La résistance d’un peuple

Anna Colin Lebedev : « En Russie, le discours sur l’Occident menaçant est dominant »

Spécialiste des sociétés ukrainienne et russe, Anna Colin Lebedev analyse le positionnement des populations vis-à-vis de l’idéologie déployée par Poutine et les médias officiels.

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Une population entièrement dévouée à Vladimir Poutine, figée dans une posture d’admiration devant son leader guerrier. Cette image uniforme, souvent colportée dans le discours de certains commentateurs, mérite d’être précisée. Noyauté par la propagande du Kremlin, le système médiatique russe décrit une réalité bien différente de celle que l’on voit sur les images à Kyiv ou Kharkiv. À tel point qu’une grande partie de la population du pays ignore tout de ce qui se passe en Ukraine. Ou préfère regarder ailleurs, pour se préserver d’un passé encore heurté par la brutalité des crises économiques comme des répressions de l’ancien régime soviétique. Et, surtout, demeurer loin des agissements méconnus d’un pouvoir notoirement corrompu, dont une majorité persiste à saluer le patriotisme face à une Europe manipulée par les États-Unis. Malgré des poches de contestation encore vives, et d’autres, moins visibles, qui méritent d’être observées. C’est ce que décrit finement Anna Colin Lebedev, spécialiste des sociétés ukrainienne et russe.

Jusqu’à quel point la guerre est-elle vue différemment en Russie par rapport aux sociétés d’Europe de l’Ouest ?

Anna Colin Lebedev : La première chose à comprendre, c’est que les Russes ne disposent pas de la même information que nous. Cette différence va s’intensifier ces prochaines semaines avec le verrouillage en cours. Selon leur façon de s’informer, les Russes forment deux grands groupes – même si c’est plus subtil que cela.

Le premier s’informe par les médias officiels, notamment par la télévision, qui est totalement contrôlée par l’État, ou par les canaux contrôlés d’Internet, dont certains fils d’info en continu proviennent d’agences publiques. Cette information à portée de main ne nous parle pas de la guerre. Certes, l’Ukraine occupe massivement ce paysage médiatique, mais c’est une simple « opération militaire », et pas une « guerre », l’usage du mot étant banni de fait. Ce n’est pas la même réalité. À cela s’ajoute une désinformation pure et simple : les Ukrainiens qui rendent les armes ou accueillent à bras ouverts les soldats russes.

Le discours sur les « néonazis de la place Maïdan » n’a jamais été déconstruit.

De l’autre côté, une frange de la population consulte des médias alternatifs, qu’ils soient écrits, sur Internet, à la télévision ou à la radio. Mais il faut savoir où chercher cette information.

Ces deux cercles ne communiquent pas entre eux et il est très difficile de passer de l’un à l’autre. Dans les sondages d’opinion, la question posée est la suivante : « Approuvez-vous le soutien militaire de la Russie aux Républiques de Donetsk et de Lougansk ? » Ce n’est pas la même chose que : « Soutenez-vous l’invasion massive de l’Ukraine ? » Pour beaucoup de Russes, la guerre n’a pas lieu.

Précisément, comment le sujet « Ukraine » a-t-il évolué dans les mentalités entre le conflit en 2014 et celui qui vient de s’ouvrir ?

D’un côté, on a une vision de l’Ukraine qui est dans la droite ligne de l’image construite par le pouvoir russe en 2014. Le discours sur les néonazis de la place Maïdan, très répandu à l’époque, n’a jamais été déconstruit. Le discours sur l’Occident menaçant est de plus en plus dominant, avec cette idée que les Européens sont manipulés par le marionnettiste américain. L’écrasante majorité considère que les États-Unis et l’Otan sont responsables de la situation en Ukraine. Si l’on se réfère à l’institut de sondage le plus fiable du pays, ce récit semble très ancré.

Cet imaginaire a permis aussi à Vladimir Poutine de lancer son opération sans la légitimation populaire. D’ailleurs, pour la population russe, les sanctions économiques à venir ne sont pas la conséquence de l’invasion de l’Ukraine, mais de l’agression de l’Otan et des États-Unis. Les sanctions sont mises en scène comme un argument de guerre contre la Russie.

Vous expliquez sur Twitter que la catastrophe fait partie des possibilités dans l’histoire intime de la population russe. En quoi cela détermine les réactions de la société par rapport à la guerre ?

Les Russes vont se préparer à l’option maximale. Ils se préparent toujours au pire car, dans les mémoires familiales assez récentes, des situations gravissimes ont été connues. En termes de répressions politiques, par exemple, notamment celles menées par Staline, avec leur caractère arbitraire et massif, sans commune mesure avec ce qui se passe aujourd’hui. Les Russes savent que, lorsque le pouvoir devient surrépressif, il faut se faire tout petit, fermer les fenêtres, ne rien voir et essayer de continuer sa vie. Les débuts des années 1990 et la privatisation de l’économie soviétique ont aussi plongé la population dans une situation de chaos. Certaines personnes n’ont pas reçu de salaire pendant des années. À l’Ouest, dans notre culture politique et notre mémoire historique, on prend conscience de la gravité des choses en plusieurs étapes. Pour la famille russe, la gravité est envisagée d’emblée.

Cette habitude mémorielle de la brutalité participe-t-elle à relativiser la gravité de l’événement, ou bien génère-t-elle un système de protection parmi la population ?

La gravité de l’événement n’est pas minimisée : il est mis en perspective par rapport à d’autres intervenus dans le passé. Les citoyens qui ont quitté les républiques séparatistes sont vus comme de pauvres réfugiés sauvés des bombes ukrainiennes, mais ils ne recevront pas une empathie massive de la part de la population. Elle sera émue, mais cette émotion ne provoquera pas de fortes mobilisations. Car l’indignation est lente à venir quand le malheur ressemble à tant d’autres. Au quotidien, et donc pas seulement dans un contexte de crise, l’une des stratégies principales des Russes consiste à éviter l’État. On a tendance à décrire cette population comme mobilisée derrière son leader. Mais les deux réalités coexistent. Les récits sur la grandiloquence de Poutine sont produits en même temps que des stratégies de contournement de toutes les institutions étatiques qui pourraient les mettre en danger.

On peut voyager à l’étranger et penser que l’Otan a une lecture biaisée de l’histoire.

Cette volonté de ne pas apparaître aux yeux de l’État est-elle conscientisée comme un geste de contestation politique ?

C’est une norme sociale. Les Russes n’ont même pas besoin de se le dire tant cette logique est centrale dans leur fonctionnement économique ou leur attitude face à l’administration. L’État est nocif par défaut.

Nocif et menteur, y compris à l’encontre des militaires, si l’on en croit ces vidéos sur Twitter où l’on voit des soldats russes capturés par l’armée ukrainienne, expliquant qu’ils n’étaient pas au courant de l’objectif de l’opération. Ce témoignage est-il crédible, selon vous ?

Je ne peux rien dire sur l’authenticité de ces vidéos, mais la situation décrite n’est pas du tout improbable. On a de nombreux précédents. La plupart du temps, l’armée russe n’a pas expliqué aux soldats où ils étaient envoyés. Quand ils débarquent en Tchétchénie en 1995, ils ne savent pas où ils vont, alors qu’ils s’apprêtent à détruire une ville. Il existe des témoignages pendant la guerre au Donbass, en 2014, qui indiquent que la direction vers les territoires séparatistes était connue, mais pas l’entrée sur le territoire ukrainien. Les forces armées s’en sont rendu compte en observant que les panneaux étaient écrits en ukrainien. Le degré d’information est très variable selon le grade.

Les jeunes générations n’ont-elles connu que la propagande de Poutine sur leur voisin ukrainien ?

Il est certain que les adolescents ne connaissent que l’histoire officielle. En revanche, je ne pense pas que les programmes scolaires aillent jusqu’à la guerre dans le Donbass de 2014. Dans les républiques séparatistes, ce conflit traverse les contenus éducatifs car il s’agit du récit fondateur. Mais, en Russie, on étudie surtout l’histoire du pays, de l’URSS et de l’Occident. Pour un jeune Russe, les conflits en Ukraine peuvent donc être un non-sujet. De la même manière, dans les programmes scolaires ukrainiens, on étudiera l’histoire soviétique, mais elle aura aussi une orientation politisée.

La génération des jeunes adultes qui ont grandi avec la guerre en 2014, mais aussi l’émancipation permise par les réseaux sociaux, voit-elle différemment le conflit en Ukraine ?

L’ouverture d’esprit est plus grande, motivée par un désir d’aller voir ce qui se passe à l’étranger. C’est une génération qui est de loin celle qui a le plus de sympathie pour les Ukrainiens. Mais ce n’est pas forcément contradictoire avec le fait d’adhérer à la version russe de l’histoire. On peut voyager ou résider à l’étranger et continuer à partager une vision du monde qui consiste à dire que l’Occident et l’Otan ont une lecture biaisée de l’histoire.

Les manifestations réprimées à Moscou sont-elles le signe que la contestation en Russie est impossible ?

Si on ne regarde que la manifestation, on ne voit que le sommet de l’iceberg. Déjà parce que les mobilisations dans la rue entraînent un risque de plusieurs années d’emprisonnement. Donc elles sont rares. Aussi parce qu’elles sont toujours formées par les défenseurs des droits humains. En revanche, les modes de protestation ne s’épuisent pas dans cette voie.

D’autres formes d’opposition à la guerre ou à l’État existent et elles sont moins repérables, comme les milieux d’affaires des classes moyennes et supérieures. Au quotidien, ces entrepreneurs aisés, pragmatiquement loyaux à l’égard du pouvoir tant que ce dernier leur assure une capacité à faire des affaires, vont rester politiquement passifs. Il faut bien comprendre que le soutien à Vladimir Poutine ne se résume pas à la grand-mère de la campagne qui le regarde à la télé : ce sont aussi ces milieux d’affaires qui voient très bien les défauts du patron mais font un simple calcul avantages-inconvénients. Ceux-là vont être heurtés de plein fouet par la guerre en Ukraine. Ils ne pourront pas envoyer leurs enfants étudier à l’étranger. Ils seront frappés au portefeuille. Et ils ne pourront plus se projeter dans l’avenir. On commence à voir des signes de grogne.

Le fait que Vladimir Poutine ait convoqué, le lendemain de l’offensive en Ukraine, les représentants des milieux d’affaires est significatif. Il a besoin de ces gens-là, car ils permettent d’équilibrer le système. Avec eux, l’argument du sacrifice pour la nation pourrait ne pas passer.

Il y a l’idée, à l’Ouest, que la guerre en Ukraine ouvre la voie à une nouvelle ère où la compréhension classique du monde serait bousculée. Est-ce aussi le cas du côté de la société russe ?

Ce constat est déjà dressé par la partie de la population opposée au pouvoir. Quand le rédacteur en chef de Novaïa Gazeta et Prix Nobel de la paix, Dmitri Mouratov, est interrogé sur la manière dont il perçoit l’avenir le jour de l’invasion en Ukraine, il répond : « Nous n’avons pas d’avenir, il est mort aujourd’hui. » Ce diagnostic du bouleversement radical se retrouve aussi chez les experts et les politistes russes. Bien évidemment, on a aussi changé d’ère pour les Ukrainiens. Mais, pour le reste de la société russe, ils ne se sont pas réveillés dans cette nouvelle réalité. Ça arrivera, forcément.


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