En territoire ennemi

Bien sûr, on peut se raconter qu’on n’aurait jamais imaginé que Bolloré et ses séides fussent si peu fair-play.

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Mélenchon n’est pas content. Au mois de septembre dernier, il avait déjà débattu, sur BFM TV, avec Éric Zemmour, candidat d’extrême droite, que cette reconnaissance de sa légitimité avait ravi. On allait voir ce qu’on allait voir, promettait le fan-club de « Méluche » : il allait ratiboiser son interlocuteur et plier tout le truc vite fait, bien fait. On a vu, en effet : dans les jours qui avaient suivi, Zemmour avait pris cinq points supplémentaires dans les sondages.

Fort de ce premier succès, Mélenchon a remis ça, en acceptant la semaine dernière de se laisser interroger pendant dix minutes par Zemmour, sur C8, chaîne du groupe Bolloré, et dans une émission animée par Cyril Hanouna. En territoire ennemi, donc – puisque les télés de Bolloré sont assez ostensiblement dédiées à la promotion de la droite réactionnaire en général et, depuis quelques mois, de Zemmour en particulier.

Et ce fut bien sûr – et comme prévu – terrible. À l’image de ce moment, particulièrement consternant, où Mélenchon a lancé à Zemmour, qui promet d’expulser tou·tes les immigré·es clandestin·es présent·es sur le territoire français : « Ce que vous savez, c’est que si vous voulez expulser un million de personnes, ça ne tient pas debout, parce que le temps de les capturer – pendant ce temps-là, évidemment, vous pensez que le reste de la délinquance va se tenir tranquille ? » (Attends, un raciste fanatique délire sur « les clandestins », et tu lui réponds que ce sont des délinquant·es ?)

Moyennant quoi, donc, Mélenchon n’est pas content et s’est fendu, au lendemain de ce si pénible happening, d’un billet de blog énervé, où il dénonce particulièrement le fait que cet échange s’est éternisé : « Quand une séquence qui devait durer vingt minutes avec Zemmour au lieu de dix par faveur de l’antenne dure, pour finir, une heure dix, on a du mal à ne pas avoir le sentiment de s’être fait manœuvrer. » Où il regrette, aussi, que C8 ait transformé « un grossier raciste en sujet politique à qui on sert une heure de télé en cadeau ». Et où il promet pour finir de « ne plus jamais accepter aucune émission sans garantie sérieuse d’équilibre, quitte à annuler une heure avant ou à quitter un plateau en cours de route ». Avant de conclure : « À bon entendeur, salut ! »

Et bien sûr, on peut toujours se raconter qu’on n’aurait jamais imaginé que Bolloré et ses séides fussent si peu fair-play. On peut se plaindre d’avoir été manœuvré quand on s’est laissé faire – sans se lever pour se casser. On peut faire mine de découvrir tout d’un coup des dispositifs télévisuels parfaitement connus depuis de longues décennies : pour plus de détails, réécouter ou relire Bourdieu. On peut promettre, jurer, cracher qu’on demandera, une prochaine fois, des « garanties sérieuses » à des baratineurs professionnels.

Ou alors on peut décider, une bonne fois pour toutes, de ne plus jamais se prêter, d’enthousiasme, en lui reconnaissant un statut d’interlocuteur légitime, au très dangereux et douteux petit jeu consistant – effectivement – à faire d’un grossier raciste un sujet politique.


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