La logistique du chaos climatique

Le projet « Terra 2 », dans le Tarn, son entrepôt géant et sa noria de camions, est symbolique de ces nouveaux aménagements du territoire au service de l’industrie des plateformes et au détriment de la Terre première.

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En octobre 2021, en pleine vague pandémique et après la publication du dernier rapport du Giec, se réunissait le deuxième comité interministériel de logistique (Cilog) (1). Au menu : logistique urbaine durable, présentation de 49 « territoires de logistique », simplification de l’implantation logistique responsable, appels à projets logistiques 4.0, attractivité, décarbonation, logistique résiliente, connectivité intermodale, corridor logistique, compétitivité logistique, chaînes logistiques, plateformes, blockchain et entreprises de la supply tech. Telle est la dystopie d’une industrie logistique mobilisée pour accélérer les flux mondiaux de biens et de matières, et organiser le contournement des contraintes écologiques.

La lecture du rapport des « experts » est en effet édifiante : nous n’habitons pas la même Terre. Les aménageurs, publics et privés, ne s’y sont pas trompés : un des 49 territoires dédiés à la logistique est le bien nommé Terra 2, dans le Tarn, à Saint-Sulpice-la-Pointe. Le conseil général (on se souvient de Sivens, à quelques dizaines de kilomètres de là), épaulé par la région Occitanie, a confié à JMG Partners (2) la construction d’un entrepôt de 65 000 mètres carrés, soit 530 mètres de long, et 123 mètres de large, au sein d’une zone d’aménagement concerté (ZAC) de 200 hectares. Une flotte d’environ 500 camions journaliers serait mobilisée pour les manœuvres finales de cette gigantesque organisation de la circulation des flux de marchandises, venues d’insoutenables ateliers de fabrication d’Asie du Sud-Est et du Sud global.

Le monde du projet Terra 2 est emblématique de celui du béton, des plateformes, des chariots, des chaînes de triage, des drones, des emballages, des codes-barres, des esclaves salariés, rouages de la machine logistique, occupés à assurer le mouvement permanent et optimal des marchandises depuis ces entrepôts-casernes. « Zéro délai », « Zéro stock », peu importe le contenu, pourvu qu’il circule et soit livré en temps record : seule compte l’organisation rationnelle du mouvement des « containers ». En d’autres termes, c’est l’inversion parfaite des moyens et des fins, caractéristique des idéologies et systèmes totalitaires.

Reconnaissons qu’il s’agit effectivement d’une logistique urbaine durable. Elle détruit durablement et souvent de manière irréversible les milieux de vie, les sols nourriciers de notre Terre unique. Pour que le projet Terra 2 s’accomplisse en un territoire de logistique industrielle avec « écolabel », il faut saccager la Terre première, anéantir 16 hectares de sols agricoles et liquider l’habitat de nombreuses espèces. Les corridors et continuités logistiques ne sont pas des corridors écologiques. À ce propos, et pour le malheur des aménageurs, il existe sur la Terre habitée des naturalistes. L’un d’entre eux a découvert le projet Terra 2 par hasard, alors qu’il observait un petit rapace, l’élanion blanc, tout près du signalement de l’enquête publique. Les naturalistes-enquêteurs mobilisés ont permis ainsi de contester l’évaluation du bureau d’études chargé d’établir le diagnostic d’impact sur la biodiversité, l’élanion blanc et bien d’autres espèces répertoriées ayant été ignorés. Le collectif Stop Terra 2 (3) a mené une bataille juridique et l’aménagement de la ZAC a été bloqué pendant trois ans. Pourtant, les travaux de défrichement ont recommencé à la suite d’un arrêté interdépartemental dérogatoire à l’environnement, faisant valoir l’urgence, l’intérêt public majeur et des promesses de 2 000 emplois… à l’horizon 2040 et ignorant la préservation de 40 espèces supplémentaires ciblées par le bureau d’études. Une nouvelle requête vient d’aboutir : les travaux sont suspendus « jusqu’à ce qu’il ait été statué sur la requête au fond (4) ». Un temps précieux pour informer et élargir la résistance.

La logistique attendra. Cette science militaire déployée désormais à des fins industrielles et commerciales est « la discipline du gouvernement des flux des biens et des matières (5) ». Elle est le support d’une guerre au vivant et à tout ce qui s’oppose à cette circulation continue. Une telle organisation ne peut tolérer ni perturbation ni réglementations climatiques contraignantes. La « décarbonation » y est une opportunité, un rouage industriel. Cette victoire d’étape du collectif Stop Terra 2 s’ajoute à d’autres et rejoint les soulèvements et résistances ancrés sur la Terre première.

Par Geneviève Azam Membre d’Attac.

(1) Cf. « Cilog, 2e comité interministériel de la logistique », France Logistique, dossier de presse sur www.ecologie.gouv.fr. Voir page 8 pour la carte des 49 territoires dédiés.

(2) Spécialiste de l’immobilier d’entreprise.

(3) stopterra2.org/

(4) www.facebook.com/StopTERRA2

(5) Flux. Comment la pensée logistique gouverne le monde, Mathieu Quet, Zones, 2022.


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