60 ans après les accords d'Évian, le poids du récit national algérien

Soixante ans après la signature des accords d’Évian, la mémoire de la guerre reste incertaine et douloureuse de l’autre côté de la Méditerranée. Plusieurs ouvrages et un film en témoignent.

La France peut évidemment avoir honte de son passé colonial, constitué de violences, de prédations et de discriminations gravées dans le marbre d’un « droit » de l’indigénat. S’il a tant de mal à « passer », ce passé de conquête militaire, de répressions sauvages et d’« enfumades » du général Bugeaud (toujours admiré par Éric Zemmour), n’est-ce pas d’abord parce que la France a trop longtemps nié le caractère de « guerre » aux huit années de conflit armé avec les Algériens luttant pour leur indépendance ?

Il aura fallu le gouvernement Jospin pour que la République admette officiellement, en 1999, ce terme pour nommer ce qu’elle désignait jusqu’alors comme les « événements d’Algérie », des « opérations de maintien de l’ordre » ou une « pacification ». Mais, alors que l’on s’apprête à commémorer les 60 ans des accords d’Évian, signés le 19 mars 1962 et mettant enfin un terme à tant de sang, de massacres et de tortures, comment ce même passé est-il appréhendé, côté algérien, désigné là-bas comme « guerre d’indépendance » ou parfois « révolution algérienne » ? Comment la jeunesse algérienne – ou l’immigration algérienne en France – perçoit-elle ce long et tragique conflit ? Qu’en connaît-elle ?

Politis avait déjà rencontré Hakim Addad il y a trois ans, en mars 2019. Abdelaziz Bouteflika, « momie » en fauteuil roulant, allait bientôt renoncer à « se » représenter pour un (ridicule) cinquième mandat à la présidence de la République, après la mobilisation, inédite par son ampleur, de l’ensemble du peuple algérien. Plus de vingt millions de personnes défilaient dans toutes les villes du pays pour s’opposer à cette farce politique. Le Hirak, mouvement de contestation populaire dénonçant la confiscation du pouvoir par le FLN et la petite caste de hauts gradés corrompus, battait son plein. Il faisait sien un slogan cher aux étudiants et aux jeunes mobilisés au cours des années précédentes : « Le FLN au musée ! » Sans nier le rôle moteur du parti lors de la guerre d’indépendance entre fin 1954 et 1962, il contestait son maintien ininterrompu au pouvoir depuis la proclamation de l’indépendance de la République algérienne, le 5 juillet 1962. Une histoire complexe, bien plus complexe que celle narrée par le récit national officiel algérien, insufflé par le pouvoir FLN (1).

Un passé plus complexe que le récit officiel insufflé par le FLN.

À l’époque du Hirak, Hakim Addad faisait l’aller-retour entre Paris et Alger, poursuivant l’œuvre du Rassemblement actions jeunesse (RAJ) qu’il avait contribué à fonder trente ans auparavant, en 1992, avec d’autres jeunes, tous nés après l’indépendance, alors que s’annonçaient les heures noires de guerre civile de la décennie 1990. Le RAJ se voulait une initiative – toujours pacifique – pour l’éducation civique, l’affirmation et l’apprentissage de la citoyenneté, la défense des droits humains et de l’égalité sur les questions de genre. Mais, après le remplacement de Bouteflika par l’actuel président, Abdelmadjid Tebboune, le pouvoir à Alger a vite repris les vieilles habitudes autoritaires. Avec neuf anciens du RAJ, Hakim est incarcéré à la prison d’Alger en octobre 2019 pour plus de trois mois, aux côtés de bien d’autres prisonniers pour délits d’opinion. Les motifs de son incarcération (atteinte à la sûreté de l’État, à l’intégrité du territoire, etc.) ne l’empêcheront pas d’être acquitté, mais l’arbitraire judiciaire algérien lui vaudra une condamnation, pour les mêmes chefs d’inculpation, à un an de prison ferme en 2021. Entre-temps, il aura réussi à prendre un avion pour Paris.

Le militant, loin de nier, comme la plupart des Algériens, le rôle fondamental du « FLN de 1954-1962 », dénonce, comme tant d’autres, son « populisme manipulateur pour demeurer au pouvoir depuis l’obtention de l’indépendance ». Car, selon lui, il « incarne celui qui a volé les idéaux de la Révolution algérienne et galvaudé l’élan » du soulèvement populaire qui l’a portée. Et de souligner cette aspiration de ses concitoyens à mieux connaître leur passé, surtout durant la guerre d’indépendance, qu’ils revendiquent fièrement.

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