En Corse, la jeunesse lassée d’attendre

La mort d’Yvan Colonna a réveillé une impatience née de sept années de paix sous gouvernance autonomiste dont n’a pas su profiter l’État français pour répondre aux aspirations.

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C’est sous un chapiteau à Corte, dressé à deux pas de l’université Pasquale-Paoli – la seule de l’île de beauté – que s’est tenue, le 2 mars, la seconde journée des « Rencontres » annuelles organisées par la Ghjuventu Indipendentista (GI), la Jeunesse indépendantiste. Le mouvement nationaliste au grand complet, toutes tendances confondues, s’y était donnée rendez-vous. Ce qui ne s’était pas produit depuis plus de vingt ans, après des années de divisions, voire d’affrontements fratricides. « Il s’agissait de recoudre ce qui s’était brisé, en partie à cause de l’État », explique Rachel Reggeti, dirigeante de GI à Corte. Beaucoup de jeunes était de la partie, les yeux le plus souvent rivés vers leurs téléphones portables. Soudain, alors que s’achevaient la matinée et les premiers échanges, survint la nouvelle de la tentative d’assassinat d’Yvan Colonna par un autre détenu dans sa prison d’Arles, peu avant midi. L’assistance entrait alors en ébullition.

Après presque trois semaines de coma, au soir du 21 mars, son décès était rendu public. Condamné pour le meurtre du préfet Érignac en 1998, et bien qu’un grand nombre de Corses avaient alors défilé dans les rues pour protester contre cet assassinat, Yvan Colonna est rapidement devenu le symbole de la lutte nationaliste. En tant que détenu à qui on refusait l’application simple du droit pénitentiaire, à commencer par son « rapprochement » des siens en Corse. Et c’est ce qui est perçu comme le « traitement politique » de ce dossier qui a poussé dans les rues, ces dernières semaines, les militants nationaliste corses, mais également de nombreux anonymes. La mort d’Yvan Colonna pesera très fortement sur le climat corse dans les jours et les semaines qui viennent.

Avant même la déflagration de cette annonce, la tension était déjà palpable. Il suffisait de se rapprocher de Corte, la capitale étudiante, pour apercevoir tout au long de la route qui traverse l’île d’innombrables portraits d’Yvan Colonna, de Pierre Alessandri et d’Alain Ferrandi, les trois condamnés du « commando Érignac », mais surtout des inscriptions taguées : « FLNC ! », « FLNC Subitu » [« FLNC tout de suite »] ou « Gloria à te, Yvan » [« Gloire à toi, Yvan »]. Ces inscriptions louant le groupe armé né en 1976 qui a renoncé aux actions militaires en 2014 quand les nationalistes unis s’apprêtaient à remporter la Collectivité de Corse, après avoir gagné la mairie de Bastia, avaient disparu depuis près de dix ans. « Pour l’instant, ce ne sont que des tags », sourit, non sans une part d’inquiétude, un dirigeant de Corsica Libera, le plus ancien courant indépendantiste, dirigé par Jean-Guy Talamoni (lire l’entretien avec ce dernier sur politis.fr). Car, en 2015, toute la famille nationaliste investissait alors les institutions, confiante et forte du soutien du suffrage universel, bien décidée à obtenir enfin des avancées avec Paris. En vain.

« Sept jours de manifestations tendues ont permis d’obtenir plus qu’en sept ans de gestion nationaliste. »

Après sept ans des nationalistes aux responsabilités, il est peu de dire que la jeunesse corse s’impatiente. Don Ghjaseppu Luccioni, jeune élu dans le groupe de la majorité territoriale, soutien de Gilles Simeoni, le chef de l’exécutif régional, et membre de l’exécutif de son parti Femu a Corsica, reconnaît, un peu amer, que « sept jours de manifestations tendues ont permis d’obtenir plus qu’en sept ans de gestion nationaliste ». Mais d’ajouter : « Depuis notre large victoire électorale, avec plus de deux tiers des voix au suffrage universel, tous les voyants sont au vert pour une solution politique globale en Corse : co-officialité de la langue, application simple du droit pour les prisonniers corses, statut de résident, et surtout autonomie de plein droit et de plein exercice. C’est à l’État de prendre enfin ses responsabilités s’il veut éviter le retour de la violence clandestine. » La majorité territoriale continuera « de toute façon dans la voie de la démocratie », souligne-t-il, convaincu que « la stratégie de l’action publique et démocratique doit rester la nôtre, car la Corse a trop longtemps souffert du clanisme et du clientélisme – qui étaient en réalité les relais du pouvoir de l’État. La démocratie demeure donc notre objectif et notre méthode, à Femu a Corsica, qui sommes un parti de militants et de gouvernement ».

Pourtant, cette ligne que l’on pourrait qualifier d’institutionnelle, ne convainc plus la plupart des autres organisations de la famille « natio », après tant de mépris et de reniements de la parole de l’État (lire page 17). Pascal Zagnoli, 22 ans, est porte-parole du Parti de la nation corse (PNC, qui veut obtenir d’abord l’autodétermination) et élu à l’Assemblée des jeunes, organe représentatif de 62 membres placé sous l’autorité de Marie-Antoinette Maupertuis, présidente de l’Assemblée de Corse. Il explique que « beaucoup de jeunes nous ont rejoints depuis la “nouvelle” [de l’agression d’Yvan Colonna en prison, NDLR]. Après des années d’attente, de volonté de négocier et même de prudence, on n’a rien obtenu. Après la visite de Darmanin, même pas un protocole d’accord signé noir sur blanc pour cadrer la suite. Je trouve paradoxal que ce soit nous, les jeunes, qui n’étions pas nés au moment de l’affaire Érignac, qui devions nous mobiliser pour parler des prisonniers et du statut de l’île, alors que les nationalistes ont remporté plus de 70 % des voix aux élections ».

Si l’agression d’Yvan Colonna, puis sa mort, a déclenché ce vent de révolte, telle la goutte d’eau faisant déborder le vase, c’est que tous ont cru à la voie démocratique et se sont investis dans le jeu institutionnel. L’une des grandes revendications des nationalistes porte sur le pouvoir législatif des compétences régionales, ce qu’ils nomment un « statut d’autonomie de plein droit et de plein exercice » – refusé par Paris. Certains juristes (sympathisants) souhaiteraient au moins obtenir un statut proche de celui de la Polynésie ou de la Nouvelle-Calédonie. Gilles Simeoni, président de l’exécutif de la Collectivité de Corse (CDC), penche plutôt pour celui des îles des Açores, région autonome de l’État portugais, pourtant centralisé. Mais il ne faudrait pas comprendre les aspirations de la jeunesse comme étant principalement identitaires, dans la pire acception possible du mot « nationaliste ». Au contraire, toutes les revendications « natios », quelle que soit l’organisation qui les formule, allient, certes, une volonté de respect et de reconnaissance en tant que peuple, doté d’une langue et d’institutions propres, que ce soit dans le cadre de la République française ou, pour certains, dans l’indépendance. Mais elles sont aussi porteuses d’une forte dimension sociale. Les jeunes ne parviennent plus à se loger en Corse, où le prix du foncier a augmenté de 138 % entre 2006 et 2017, quand en France il n’augmentait « que » de 68 %. Dans une île, dont la population vieillit, où 5 000 continentaux arrivent chaque année. La revendication d’un statut de résident pourrait devenir un moyen de protection face à ces hausses insoutenables, dues essentiellement aux nombreuses résidences secondaires. De même, si la Région pouvait voter des zones d’exclusion du littoral de la spéculation immobilière. Idem sur la question des postes de fonctionnaires, trop souvent réservés aux continentaux…

Les revendications « natios » sont aussi porteuses d’une forte dimension sociale.

Mais aussi et surtout sur la question de la santé. Livia Corsini, 36 ans, mère de famille, militante de longue date de Corsica Libera, raconte comment elle s’investit dans une association qui aide financièrement nombre de familles de malades, contraints d’aller se faire soigner sur le continent : « Il n’est pas normal que ce soit une association vivant de dons et de subventions qui doive aider des gens pour aller faire soigner leurs enfants à Marseille, Nice, Montpellier, voire Paris. Nous réclamons un CHU(Centre hospitalier universitaire) depuis des années. Nous ne demandons pas un chèque, nous réclamons de la considération et que l’on entende les problèmes que nous rencontrons. C’est une urgence que de développer des structures de soin et d’éducation, et qui ne soient pas privées comme certaines à Paris mais aussi ici préfèrent en créer. Ce qu’aiderait grandement le fait de disposer d’un pouvoir législatif pour les affaires de l’île. » De même, pour la question de coût de la vie en Corse : « À part l’alcool et les cigarettes, un peu moins taxés, tout est plus cher ici. Mais au-delà, notre colère provient du ressentiment d’être traités comme des sous-citoyens qui, même en votant massivement, ne sont jamais écoutés. Il faut que ça pète dans la rue pour que, tout d’un coup, Paris et Macron se souviennent qu’il y a des gens ici et que cette île ne vit pas que pour accueillir les Parisiens pour leurs vacances au soleil. Nous avons le sentiment d’être la dernière colonie de peuplement ! » Soixante ans après les accords d’Évian mettant fin à la guerre d’Algérie.

La vingtaine, Lucia (1), militante d’A Muvra, une association nationaliste de jeunes s’étant éloignés des partis et des autres organisations étudiantes, ne pense pas autre chose : « On a encore vu à Bastia, dimanche 13 mars, face à une grande manifestation, que la colonisation peut être répressive dès qu’on relève la tête. Ensuite, avec la venue de Darmanin, nous avons tous été ému·es d’entendre – enfin ! – prononcer le mot d’autonomie. Mais le ministre s’est révélé être un “vendeur de rêves” puisque dès le lendemain il refusait même de mettre par écrit ce qu’il avait dit aux élus corses et aux forces vives de l’île, dans une réunion où j’étais présente. D’ailleurs à la sortie, je devais faire un compte rendu pour mon association et je ne voyais plus vraiment quoi écrire ! Et on nous a demandé d’attendre un protocole d’accord et un calendrier… qui ne sont jamais arrivés. » Face à ces attentes de la jeunesse, ou plutôt à ses (justes) impatiences, l’État français ne semble, encore une fois, pas près de varier d’un iota. Or, l’histoire de l’île devrait plutôt lui apprendre, ici peut-être plus qu’ailleurs, que s’appuyer sur les élus, respecter les aspirations de la population (particulièrement sa jeunesse) et le suffrage universel, est une voie sage, quand des risques de retour à la violence armée clandestine apparaissent désormais au grand jour.

(1) Le prénom a été changé.


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