Ukraine : le débat qui secoue la gauche

Delphine Batho et Bastien Lachaud exposent deux visions divergentes des événements actuels et des façons pour la gauche d'y réagir.

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La guerre en Ukraine révèle des schismes dans chaque famille politique. Les partis de gauche ne sont pas épargnés. Par-delà les prises de position officielles des candidats à la présidence de la République, deux visions divergent. Il y a d’abord celle défendue dans nos colonnes par Delphine Batho, députée et présidente de Génération écologie. Nombreux sont ceux qui, comme elle, jugent légitime qu’une démocratie se défende les armes à la main face à l’impérialisme russe. Ils sont favorables à un soutien actif, y compris militaire, à la résistance ukrainienne. La seconde est portée dans ces pages par Bastien Lachaud, député La France insoumise, pour qui la voie diplomatique est la seule alternative à la guerre, particulièrement face à un agresseur qui n’hésite pas à brandir la menace nucléaire. Reste une interrogation : la France est-elle encore capable de faire entendre sa voix singulière sur la scène internationale et de jouer les médiatrices ?


« Le combat pour la paix ne doit pas se confondre avec un cessez-le-feu aux conditions de Poutine »

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Delphine Batho députée des Deux-Sèvres, coordinatrice nationale de Génération écologie, porte-parole de Yannick Jadot.

Ma position est celle d’une internationaliste : tous les humains sur Terre et tous les peuples ont les mêmes droits, dont le droit à l’autodétermination et à la résistance à l’oppression. Est-ce qu’une Ukrainienne a les mêmes droits, doit avoir les mêmes libertés qu’une Française ? Oui, sans hésiter. Le peuple ukrainien a le droit à l’autodétermination, le droit de vivre libre, de vouloir vivre en démocratie, de vouloir être indépendant, et même de vouloir adhérer à l’Union européenne, même si nous ne sommes pas favorables à un élargissement supplémentaire sans refonte démocratique préalable de l’Europe. Qui pourrait décider à sa place ? La Russie de Vladimir Poutine n’a aucun droit sur le destin de l’Ukraine. Telle est la base de la démocratie et du droit international.

La démocratie se défend, partout, tout le temps, sous toutes les latitudes, c’est la position constante des écologistes. Abandonner l’Ukraine, ce serait céder au coup de force et à la brutalité de Poutine. Ne pas soutenir la résistance ukrainienne, c’est être en pratique aux côtés de l’envahisseur. Ne pas lui fournir des armes, c’est accepter que des civils se fassent massacrer sans même pouvoir se battre et se défendre. Prétendre qu’en livrant des armes, la France et l’Europe deviendraient des « cobelligérants », c’est inverser les rôles et effacer le fait indiscutable qu’il n’y a qu’un seul fauteur de guerre, Vladimir Poutine, et une victime, l’Ukraine. L’argumentaire du pacifisme et les références à Jaurès ne manquent pas de cynisme quand les mêmes déploraient l’annulation de la vente de navires de guerre porte-­hélicoptères Mistral à la Russie après l’annexion de la Crimée.

Ne pas reconnaître en Vladimir Poutine un « dictateur », mais seulement un régime « nationaliste » ou « autoritaire », quand il emprisonne ou assassine ses opposants et bafoue la liberté de la presse, c’est faire preuve d’aveuglement sur ce que subit la société civile russe : nos sœurs et nos frères qui, de Moscou à Saint-Pétersbourg, osent exprimer publiquement leur refus de cette guerre et leur soif de démocratie. Ne pas prendre des sanctions pour mettre la Russie et son oligarchie au ban de la communauté internationale, c’est accepter ses diktats et une défaite historique de la démocratie face à l’expansionnisme d’un dictateur.

Le combat pour la paix ne doit pas se confondre avec un cessez-le-feu aux conditions de Poutine, à savoir la fin de l’Ukraine et la mort de sa démocratie sous couvert d’une « neutralisation ». L’issue d’un dialogue sérieux ne peut entériner les conditions de celui qui a eu recours à la force, bafoué le droit international, commis des crimes de guerre qui relèvent de la Cour pénale internationale, agité la menace folle de l’arme nucléaire – militaire comme civile –, menacé l’Europe et la sécurité internationale tout entière.

La démocratie n’est pas un régime faible. Si la liberté tombe en Ukraine, elle est en danger partout. Nous ne sommes plus au temps de la guerre froide. Cette grille de lecture est totalement obsolète. La guerre en Ukraine est une guerre de l’Anthropocène. Cette nouvelle ère est marquée par le dépassement des limites planétaires et l’épuisement des ressources. L’expansionnisme prédateur et antidémocratique a changé de nature. Le nouvel ordre mondial que veulent imposer les dictateurs est celui de leur expansionnisme destructeur pour annihiler toute démocratie à leur porte – car les révolutions démocratiques sont contagieuses – et faire main basse sur des ressources.

La puissance militaire de ces régimes s’est construite avec les bénéfices de l’exploitation des énergies fossiles. Le combat pour le climat et le combat pour la paix n’en sont qu’un seul. Les sanctions contre Vladimir Poutine doivent impérativement être complétées par notre émancipation et celle de l’Europe de tout approvisionnement en énergies fossiles. Défendre les libertés et la démocratie demande une constance sans faille et du courage politique. Le basculement historique que nous sommes en train de vivre appelle aussi des réponses de fond et un nouveau projet de civilisation dont est porteuse la République écologique.


« Il n’y a pas d’issue militaire à la guerre en Ukraine »

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Bastien Lachaud Député la France Insoumise de la Seine-Saint-Denis, Membre de la commission de la défense nationale et des forces armées.

Vladimir Poutine porte la seule responsabilité de la situation provoquée par l’attaque de l’Ukraine, quoi que l’on pense des raisons qui ont pu le conduire à prendre cette décision inacceptable. Nos premières pensées vont dans ces heures sombres aux victimes de cette guerre, aux Ukrainiens qui se battent pour leur autodéfense, aux Russes qui ont le courage de dire non.

Dans cette situation, un camp de la guerre et un camp de la paix se dessinent. Nous appartenons au second. Pris à son propre piège, Vladimir Poutine s’enferme dans une logique de guerre alors que les prémices de l’enlisement de son armée se font sentir. Car la guerre contient en elle-même une logique d’escalade. C’est pourquoi une intervention directe est à proscrire. Il est inimaginable de nous trouver en situation de cobelligérance. Face à une puissance nucléaire, cela pourrait mener à l’anéantissement général. Peu importe ce que dit ici un droit au demeurant flou sur la définition de « cobelligérant ». Cette définition ne peut être que politique, a fortiori de la part d’un chef d’État ayant d’ores et déjà piétiné le droit international.

Les sanctions peuvent constituer un levier si elles frappent les oligarques. Les exemples irakien, iranien, etc. rappellent que les sanctions touchant les peuples renforcent les régimes en accroissant leur emprise sur les ressources. Les oligarques russes ont, eux, placé à l’étranger l’équivalent d’environ 85 % du PIB national. Il y a là matière à exercer une énorme pression sur le régime de Poutine. Encore faut-il, comme le rappelle le Prix Nobel Paul Krugman, se donner les moyens de frapper les blanchisseurs d’argent chez nous. Cela suppose de rompre avec l’opacité du système financier néolibéral.

Les autres mesures, comme l’exclusion du système d’échanges Swift, se heurtent déjà aux pièges dans lesquels nous ont placés des décennies de néolibéralisme et d’absence de planification écologique vers la souveraineté énergétique. Et, en accélérant l’imbrication économique de la Russie avec la Chine, elles risquent d’accélérer les recompositions de l’ordre géopolitique, achevant de faire de l’Europe une simple variable d’ajustement dans l’affrontement entre les États-Unis et la Chine.

En définitive, comme l’a rappelé Emmanuel Macron lui-même, nous ne sommes pas en guerre contre la Russie. Il n’existe pas d’alternative à la voie diplomatique. Il faut donc créer les conditions d’une désescalade.

L’urgence est de permettre un accès humanitaire répondant aux besoins urgents des populations, et de garantir l’accueil des réfugiés. Nous soutenons les initiatives portées en ce sens par la France.

L’autre objectif immédiat doit être le cessez-le-feu et le retrait des troupes russes. Il est inséparable de celui de construire une paix durable. Face à la logique de blocs qui se renforce, seul le non-alignement – qui n’est pas la neutralité entre l’agresseur et l’agressé – peut permettre de porter des initiatives diplomatiques radicales pour régler les différends accumulés depuis la fin de la guerre froide.

Aucune option pouvant recueillir l’assentiment des deux parties ne doit être rejetée. Évoqué par le président ukrainien, le statut de neutralité pour l’Ukraine, sous réserve de garanties de sécurité, fait partie des solutions. Il avait d’ailleurs été adopté par le Parlement ukrainien le jour de la déclaration d’indépendance en 1990.

Il faut, plus globalement, repenser l’architecture de sécurité collective en Europe. Litiges frontaliers, alliances militaires, désarmement mutuel, tout doit être mis en discussion. Par exemple dans le cadre de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE), héritière des accords d’Helsinki.

La paix ne résultera pas d’un partage sauvage de zones d’influence en Europe entre les États-Unis et la Russie, dont l’agression de l’Ukraine est le dernier avatar. Elle résultera d’une discussion collective reposant sur le droit international. La France est l’une des seules puissances à pouvoir œuvrer en ce sens.


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