Ukraine : Un conflit qui se mondialise

Une crise sociale se profile que la politique du « chèque » ne suffira pas à éteindre. Pour notre chef de guerre, perché sur son piédestal, c’est un mauvais moment à passer. Pour la gauche écologique et sociale, c’est une société à organiser. Et une Europe à repenser.

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Les deux guerres qui se mènent aujourd’hui en parallèle, l’une sinistrement militaire, d’agression et d’invasion, l’autre économique, bouleversent notre vision du monde. La première amène peu à peu les plus réticents à abandonner des réflexes géopolitiques pavloviens. Paradoxalement, c’est la tentative de réaffirmation par Poutine d’un « Est-Ouest » anachronique qui nous invite à réviser les schémas anciens. Mais si les pacifistes peuvent commencer à comprendre qu’ils se sont trompés de guerre, les « pousse-au-crime », partisans d’une intervention directe de l’Otan, pourraient au contraire être encouragés par la fuite en avant du maître du Kremlin. Car la guerre se rapproche dangereusement de nous sans que nous en ayons conscience. Et pas seulement par l’émotion que suscitent légitimement les images qui nous viennent de Marioupol. Le 13 mars, il s’en est ainsi fallu d’une vingtaine de kilomètres que des missiles russes viennent creuser leurs cratères en territoire polonais. Que se passerait-il si quelques éclats de la guerre ukrainienne venaient tuer dans un pays membre de l’Otan ? L’hypothèse d’un embrasement général, voulu ou accidentel, ne peut plus être exclue. Poussé dans ses retranchements, Poutine ne semble plus trop savoir qui est belligérant et qui n’est que pourvoyeur d’armes. Et les pays occidentaux ne savent plus très bien non plus où se situe la frontière symbolique de leur engagement. Le ton du « nous ne sommes pas en guerre » de Jean-Yves Le Drian est de moins en moins convaincant. La folie meurtrière de Poutine est évidemment seule responsable de cette confusion. Mais le péril est là, inscrit dans l’échec du dictateur qui espérait une victoire rapide dans l’indifférence générale.

Sur l’autre front, celui de la guerre économique, il ne s’agit plus seulement de sanctions, mais bientôt d’une crise humanitaire et écologique aux dimensions planétaires. Signe d’un conflit qui se mondialise. Et on ne sait rien encore des intentions de la Chine ! Mais l’Afrique et le Moyen-Orient, privés du blé ukrainien, sont menacés d’une terrible famine, avec pour effets prévisibles des soulèvements et de gigantesques mouvements migratoires. En France, le choc ne sera évidemment pas aussi dramatique. Mais voilà tout de même les deux principales préoccupations des Français, la guerre et le pouvoir d’achat, étroitement mêlées. Les prix flambent comme jamais depuis le choc pétrolier de 1973. On parle de plus 4,4 % pour ce que les économistes appellent les prix à la consommation harmonisés. L’essence, le gaz, les céréales, le lait, et tout ce qui fait notre vie quotidienne, sont ou seront touchés. Dans ce chaos, c’est l’injustice qui est exacerbée. L’affaire des prix de l’énergie est à cet égard édifiante. Le gouvernement fait ce qu’il sait faire : un chèque. Certes, ces quinze centimes au litre payés pendant quatre mois par l’État pour alléger la facture de l’essence à la pompe feront du bien. Mais ils esquivent toutes les questions systémiques. Le subterfuge est toujours le même : bricoler du provisoire et de l’exceptionnel pour ne pas poser les questions politiques. La manœuvre est si grossière que même la presse libérale s’est étonnée de cette mesure faussement égalitaire qui sert les riches autant que les pauvres, et les « touristes » autant que les professionnels de la route. De même, là où il est question d’un « impôt de guerre » levé sur les profits des grands groupes d’énergie – Total en premier lieu –, le gouvernement parle piteusement de demander un « effort » à ces géants du CAC 40. Les programmes de gauche apparaissent là, en filigrane : transformer l’exceptionnel en un système pérenne de prélèvement sur les profits et de répartition des richesses. La question de la sobriété devrait aussi s’imposer comme une évidence. Voilà qui donne du grain à moudre aux candidats de gauche, Mélenchon et Jadot en tête.

Ce qui me fait dire que cette campagne n’est pas finie. Si la guerre l’éclipse médiatiquement, elle rend plus urgente des ruptures avec le système libéral si fortement inégalitaire. Comme l’avait fait la pandémie quelques mois auparavant. Une crise sociale se profile que la politique du « chèque » ne suffira pas à éteindre. Pas plus qu’une augmentation du point d’indice des fonctionnaires, dont on ne connaît pas le montant. Pour notre chef de guerre, perché sur son piédestal, c’est un mauvais moment à passer. Pour la gauche écologique et sociale, c’est une société à organiser. Et une Europe à repenser. La guerre remet à l’ordre du jour la question de la défense européenne. Celle-ci est nécessaire si l’on veut s’extraire de l’Otan, comme c’est souhaitable. Mais une Europe-puissance ne peut pas être seulement militaire. Elle doit être pour le monde un exemple social, écologique et démocratique. Là serait la véritable défaite historique de Poutine.


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