Alain Krivine, le « rêveur » toujours sur la brèche

Figure majeure de l’une des branches les plus originales du trotskisme français, fondateur de la LCR puis du NPA, Alain Krivine est décédé samedi 12 mars à Paris. Retour sur une vie militante.

Cela ne lui est jamais « passé ». S’il avait intitulé ses mémoires, non sans ironie et comme un pied de nez au conservatisme auquel on serait supposé adhérer avec les années, Ça te passera avec l’âge (Flammarion, 2006), on ne peut que reconnaître la constance de son engagement. Après plus de soixante ans de vie politique, le « camarade Alain », comme beaucoup l’ont longtemps appelé, n’a jamais renié ses convictions révolutionnaires. C’est que Mai 68 l’avait profondément marqué, confirmant, selon lui, la possibilité d’un soulèvement populaire. « Dans un pays comme le nôtre, écrivait-il, […] ce qui importe est de réunir les conditions de l’application d’un programme de changements radicaux. […] Au bout d’un demi-siècle de combats politiques, si je regarde quelques minutes dans le rétroviseur, plus que les échecs, les désillusions et les occasions manquées, c’est la nécessité de perspectives révolutionnaires, encore plus urgentes aujourd’hui qu’hier, qui me saute aux yeux. Certains y verront l’acte de foi d’un indécrottable “communiste révolutionnaire”, à jamais perdu dans ses rêves et ses utopies. Sans doute. L’accusation, fréquemment entendue, d’être un “rêveur” est, pour moi, un compliment. »

Comme nombre de leaders de Mai 68, Alain Krivine est d’origine juive (1). Issu d’une famille ukrainienne communiste ayant fui les pogroms d’Europe de l’Est, il naît en juillet 1941 à Paris. En pleine guerre d’Algérie, il prend la tête du Front universitaire antifasciste après le putsch d’Alger des généraux du 22 avril 1961. L’OAS plastique même l’appartement familial fin mars 1962, quelques jours après les accords d’Évian.

Nombre de scènes de son autobiographie laissent un souvenir profond au lecteur. Dans une rue parisienne, âgé d’environ 16 ans, il est en train de vendre, avec l’un de ses frères et quelques autres jeunes militants, L’Humanité et surtout L’Avant-Garde, journal de l’organisation de jeunesse du Parti. Une voiture s’approche alors et, vitres baissées, une femme assise au-devant les salue et les encourage chaleureusement : « Bravo, les gars ! Continuez ! » Ils sont tous emplis de fierté, rougissant presque. Cette femme, c’est la très stricte « Jeannette » (Vermeersch), l’épouse de « Maurice » (Thorez), le secrétaire général du PCF depuis près de trente ans. L’esprit de la « grande famille communiste », alors très soudée, s’exprime bien dans les encouragements de la dirigeante, connue pour son conservatisme en matière sociétale et familiale. Mais quelques jours plus tard, au cours d’une soirée de débats politiques comme les affectionne la fratrie Krivine, l’un des frères d’Alain lui révèle un secret qui va lui sembler relever de l’apostasie. Il tombe des nues : son frère est depuis un moment devenu trotskiste, ne supportant plus le stalinisme du PCF, en dépit des révélations du rapport Krouchtchev au XXe Congrès du Parti communiste de l’Union soviétique à Moscou en 1956. Le trotskisme était alors considéré comme une véritable abjuration de la foi communiste, une irrémédiable trahison. Si son frère lui révèle sa « conversion », c’est que, déjà, Alain connaît certains désaccords avec la ligne, moins sur les questions de mœurs ou de sexualité que sur la guerre d’Algérie.

La LCR a su s’ouvrir aux nouveaux mouvements sociaux et sociétaux des années 1970.

Au nom d’un nationalisme chauvin, souhaitant conserver son image d’importante composante de la Résistance, le Parti met en avant des positions cocardières. Jusqu’à voter les pleins pouvoirs à l’armée en Algérie voulus par le président du Conseil, Guy Mollet.

Il reste 56% de l'article à lire.

   Pour lire la suite de cet article, identifiez-vous ou créez un compte :

Article réservé

Pour lire cet article :

Consultez nos offres d’abonnement,
à partir de 5€/mois.
Déjà abonné(e) ?
Identifiez-vous.

Vous pouvez aussi acheter le journal contenant cet article ici

Haut de page

Voir aussi

Articles récents

Campagne d’appel à dons

Appel à dons : Politis a besoin de vous !
Consultez la page dédiée à la campagne

YesYes se tient plus que jamais à votre service !

Souhaitez-vous recevoir les notifications de la rédaction de Politis ?

Ces notifications peuvent être facilement desactivées par la suite dans votre navigateur.