Au QG de Mélenchon, optimisme dirigeant et détresse militante

Dans une soirée électorale à rebondissements, la tristesse des militants insoumis face à l’échec de leur favori a contrasté avec les discours des dirigeants. Derrière Jean-Luc Mélenchon, les cadres de La France insoumise se forcent à penser à l’après. Reportage entre triste victoire et joyeuse défaite.

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Brel chantait une valse à mille temps. Et c’est le rythme qu’a pris cette soirée électorale. D’abord, il y a eu de la déception. Au moment de connaître le résultat du chef de file de La France insoumise, quelques cris et beaucoup de larmes ont remplacé la joie de beaucoup de militants, assez jeunes, venus en nombre au Cirque d’hiver, dans le 11e arrondissement de Paris. Au dehors, un écran géant avait été installé pour l’occasion. « Allez, on se casse, je n’ai pas envie de revivre ça une deuxième fois », dit un militant, la trentaine, en voyant le score de son candidat arrivé troisième devant un écran installé juste à côté de l’estrade. Déjà insoumis en 2017, il était alors resté chez lui. En quittant les lieux, il ne peut se retenir de lancer : « On y croyait vraiment. » Comme tout le monde sur place. Avant le résultat, ça trinquait déjà, ça chantait L’Internationale ou criait « Ruffin, Premier ministre ! » alors que les portes venaient à peine d’ouvrir. Tous imaginaient déjà leur candidat débattre au second tour face à Emmanuel Macron, en tête dans les sondages durant toute la campagne. Brel chantait une valse à mille temps.

Il est 20 heures et sur les chaînes de télévision, le verdict tombe : Jean-Luc Mélenchon termine aux portes du second tour. Dans la foule, beaucoup de grands déçus : « C’était lui, notre espoir. J’y croyais vraiment, j’ai du mal à me dire que tout est fini. » Julie, 20 ans, est dépitée. Elle pointe du doigt les écrans installés dans la salle : « Et voilà ce qu’on nous laisse : Macron et Le Pen. » Ça ne chante plus. On préfère se serrer dans les bras. Maël, la vingtaine, les larmes aux yeux, se dit « effondré » et tombe de haut : « Je n’arrive pas à y croire. Dans ma tête, rien n’a changé et on peut toujours gagner. » Après s’être blotti contre ses deux amies, il tente quand même une analyse politique, comme pour se réconforter : « On a quand même tué tout ce qui restait de la gauche. » Les appels du pied à tout l’électorat du camp social et écologique et la confiance affichée par Jean-Luc Mélenchon lors de ses récents meetings n’y feront rien : à cette heure-là, il atteint 20,70 %. Insuffisant pour passer devant Marine Le Pen (alors à 23,20 %) et s’inviter au second tour face à Emmanuel Macron (28 %).

Mais la soirée n’a pas encore dévoilé toutes ses surprises. La salle se vide progressivement, les larmes sèchent un peu, les serveurs commencent à ranger le buffet. Dans le couloir de la salle de presse, un bruit court aux alentours de 23 heures : l’écart de voix entre Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon se resserre. Un proche de l’équipe de campagne estime qu’« il reste 7 millions d’électeurs non comptabilisés à cette heure par le ministère de l’Intérieur ». S’ensuit un développement de calculs et de théories mathématiques pour connaître la probabilité d’un tel retournement de situation. Les courbes pourraient se croiser et il pourrait se qualifier au second tour. « On ne peut rien exclure », explique celui qui a enfilé le costume de prof de maths devant des journalistes attentifs. L’espoir renaît et le moral des militants se regonfle. « Cette fois, c’est peut-être la bonne », pour un militant qui suit l’aventure Mélenchon depuis la création du Front de gauche en 2008. Mais, au bout d’une heure, les calculs s’assombrissent. La parenthèse se referme et l’amertume saisit à nouveau les militants.

Nathan console son amie depuis quelques minutes. Une mission presque impossible pour ce primo-votant : « C’est ma première, je pensais que c’était faisable. On me disait que tout était possible et, en fait, pas du tout. Presque, mais pas encore. » « Je ne supporte pas ce résultat, reconnaît Anna, qui, en désaccord avec Jean-Luc Mélenchon, particulièrement sur ses positions internationales, avoue avoir voté “utile”. Ce que j’ai fait a-t-il servi à quelque chose ? Ça va se compter à quelques voix, on perd sur rien… » La tristesse est encore plus forte lorsque l’objectif semble à portée de main. « J’ai déjà pleuré à 20 heures Et là, encore une fois, confesse une insoumise. Mais au moins, nous sommes fixés : il a perdu. » S’il a gagné près de 1,5 % dans les suffrages, il ne sera définitivement pas de la partie.

Sisyphe

Pourtant, les discours des dirigeants insoumis ne laissent pas de place au doute : c’est un score qui ne doit pas être pleuré. Et ce, dès l’intervention de Jean-Luc Mélenchon aux alentours de 20 h 30. « Une nouvelle page du combat s’ouvre. Vous l’aborderez, nous l’aborderons dans la fierté du travail accompli », lance-t-il tout sourire devant l’assemblée. Au soir de ce 10 avril, c’est un tout autre Mélenchon, qui ne ressemble en rien à celui chagriné de 2017. Il pense déjà à demain : « La seule tâche qu’on a à accomplir, c’est celle du mythe de Sisyphe : la pierre retombe en bas du ravin, alors on la remonte ; » Avant de quitter seul la scène, il lance ces quelques phrases : « Les jeunes vont me dire “on n’y est encore pas arrivé”. Faites mieux… » Une adresse en forme d’adieux.

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Du côté des insoumis, il est donc question de transmission. Et les lieutenants sont plutôt optimistes. « Les jeunes ont maintenant un outil, souligne Manuel Bompard, le directeur de la campagne, en référence au Parlement de l’Union populaire. Ce que nous avons réalisé durant ces mois de campagne, ce sont les ferments de demain. » Raquel Garrido, porte-parole de La France insoumise, analyse l’intervention de Mélenchon : « C’est un message plein d’espoir que nous venons de laisser, aucune amertume. » Avant de se féliciter de la recomposition politique à gauche permise par les petits scores du Parti socialiste (1,70 %) et du Parti communiste (2,30 %) : « Ces deux partis atteignaient historiquement l’électorat populaire et n’arrivent pas à 5 %. Le “game” est maintenant plié : c’est nous. Maintenant il faut aller conquérir le pouvoir à l’Assemblée nationale en juin. »

Même son de cloche du côté du député du Nord Adrien Quatennens : « Il ne faut pas désespérer, c’est un bloc populaire que nous avons constitué et qui a émergé dans l’espace politique français, il sera présent dans l’avenir. » Si près mais si loin, du côté de La France insoumise, on ne cesse de penser à demain… peut-être pour oublier, un peu, la soirée qui vient de s’achever.


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