Extinction Rebellion : contre l’éco-anxiété, la mobilisation

Les militants d’Extinction Rébellion se sont rassemblés à Paris en ce week-end de l’entre-deux tours. Venus d'Amiens, Rennes, Marseille ou Toulouse, ils ont choisi d’enfreindre la loi pour exprimer leurs inquiétudes face à l’inaction climatique.

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Le temps est compté. Voilà le message porté par des dizaines et dizaines de drapeaux colorés, ornés de sabliers. Depuis le début de la matinée, les militants d'Extinction Rebellion bloquent le boulevard Saint-Denis. Cette occupation sauvage, non-violente, intervient le lendemain d’une action similaire en Angleterre, pays de naissance du mouvement. Les militants la préparent depuis quatre mois et espèrent bien tenir trois jours. Ici on distribue des repas gratuits. Là, on installe des toilettes sèches. Plus loin, une agora est réservée aux conférences qui se tiendront toute l’après-midi.

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« Le dernier moyen qu’il nous reste »

Les militants sont venus de toute la France pour crier leur indignation face à l’inaction climatique. Leur indignation, mais surtout leur inquiétude à la veille du second tour. « Il n’y a rien dans les programmes des deux candidats, tout repose sur des stratégies électorales où l’on ne voit que les cinq ans à venir », regrette Misticgris*. À 22 ans, ce jeune militant venu de Lille échange avec les passants, pour la plupart bienveillants. Le but est de convaincre : « Il faut massifier le mouvement si l’on veut qu’il fonctionne. » Pat a beau avoir deux générations d’écart avec lui, elle veut remplir cette même mission : « Le plus important c’est d’informer les gens. Depuis ce matin je parle avec beaucoup de curieux qui n’ont jamais entendu parler du rapport du Giec », s’étonne-t-elle.

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5%, c’est le chiffre que tous les militants ont sur les lèvres. Il s’agit là du temps d’antenne réservé aux questions climatiques dans cette campagne présidentielle. « C’est aussi pour cela que nous avons choisi un mode d’action non-violent : les médias doivent reprendre notre message plutôt que de parler d’affrontements avec les forces de l’ordre », ajoute Pat. Tous les moyens sont bons pour mettre en avant leur message. Il y a bien entendu les traditionnelles pancartes, mais des messages plus durables sont aussi inscrits au sol. Ici et là, de jeunes enfants dessinent des vélos et des fleurs à la craie rose, entre deux passages piétons. Puisque se faire voir n’est pas suffisant, il faut aussi se faire entendre. Pour cela, une batucada arpente le boulevard et des pianos occupent la chaussée. Plusieurs militants laissent leurs corps s’exprimer, font du yoga ou dansent en cercle. « Notre lutte prend la forme d’un spectacle », résume un participant. « Nous tentons de véhiculer notre message en tout pacifisme et j’espère que ça peut interpeller. »

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Mesoke* ne partage pas ses espoirs. Elle s’exprime d’une voix tremblante, les yeux rivés au sol. À peine majeure, la Toulousaine qui vote pour la première fois cette année souffre d’éco-anxiété et ne cache pas son désespoir. « Je pense qu’on ne peut plus changer la donne, mais c’est le dernier moyen qu’il nous reste. » Marina a le même âge mais pense différemment. Pour elle, il reste encore des moyens d’agir auprès des institutions, mais il y a un large travail d’information à mener. Elle raconte comment, avec des amis, elle a récemment échangé avec une sénatrice avant que celle-ci ne leur demande de lui transmettre des propositions d’amendements. Pour que d’autres citoyens prennent ces initiatives, il est nécessaire de réformer les programmes d’éducation civique à l’école, mais aussi de s’adresser aux plus âgés. Marina a déjà réfléchi à la question et considère que « par principe, les professions de foi des candidats que nous trouvons dans nos boîtes aux lettres devraient être accompagnées de prospectus explicatifs. Pour comprendre le rôle de chaque institution, mais aussi le nôtre ».

« Dérisoire » prise de risque

En attendant, cette mobilisation lui offre un « soutien thérapeutique ». Elle aussi se définit comme « éco-anxieuse » et apprécie de pouvoir « partager ces peurs avec d’autres personnes ». Marina confesse ne plus parvenir à se projeter et ne pas vouloir d’enfants, à moins d’aller se « réfugier dans un bunker au Larzac ». Tous ont peur, mais cela ne les empêche pas d’enfreindre la loi en participant à une manifestation sauvage. Aktik*, du pôle médias, considère de toute façon que « les risques encourus sont dérisoires lorsque l’on regarde ceux auxquels l’humanité fait face ». Des risques que le quinquennat à venir ne risque pas de freiner d’après les personnes rassemblées. Ici aussi, le « ni Macron, ni Le Pen » occupe les esprits. Certains, comme Aktik, espéraient voir Mélenchon remporter le scrutin. Il aurait aimé, pour une fois, se battre « pour », plutôt que « contre ». Le jeune homme reste préoccupé par la potentielle arrivée au pouvoir de la candidate du RN et préfère descendre dans la rue « contre le libéralisme, plutôt que le fascisme ».

Ce même samedi 16 avril, quatre autres mobilisations sont organisées en signe de protestation contre les résultats du premier tour. Chez Extinction Rebellion, ils ont choisi de rester statiques. Ils tiennent à démontrer que leur système d’organisation est viable, à long terme. Pas seulement le temps d’une après-midi ensoleillée. Tous les participants ont eu droit à des formations pour éviter d’avoir à capituler. Il y a d’abord les fameux sit-in qui se transforment après quelques heures en « alongés-in ». Mais les militants adoptent d’autres stratégies, plus astucieuses. Ils entassent des bottes de paille et installent des constructions en bambou à gravir. Ils expliquent que, de facto, les forces de l’ordre ne pourront les déloger sans les mettre directement en danger ou faire appel à des forces spéciales. D’autres militants s’enchaînent à des poteaux avec des cadenas ou des antivols pour vélos. Même la préparation en amont est extrêmement réfléchie. Aktik appartient au « cercle média » mais encore la veille il n’avait pas connaissance du lieu choisi par le « cercle coordo ».

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Fini le « haut vers le bas »

Au sein d’Extinction Rébellion, le mode de fonctionnement adopté repose sur une totale horizontalité. Chaque cercle est autonome. Une autonomie également valable entre les antennes locales et nationales. Le but ? S’émanciper de toute forme de hiérarchie. Démocratie participative, assemblée citoyenne, fin du système pyramidal : telles sont les ambitions des participants au mouvement. Ils sont nombreux à se référer au modèle de la Convention citoyenne pour le climat. Pour Marina, il faut continuer à « mettre tout le monde autour d’une même table et à trouver des consensus ».

Fini le « haut vers le bas » pour Misticgris. Il ne revendique pas pour autant un système proche de l’anarchie. Pour lui, il s’agit d’instaurer des échanges entre élus et citoyens et « enfin » planifier des mesures sur le long terme. Si divergences il y a entre adeptes de réformes radicales et ceux prônant une évolution progressive, « il nous faut trouver un compromis d’ici trois ans ». Dans le mouvement, cette « politique » d’horizontalité a de quoi séduire. Paysan-Breton par exemple, participe pour la première fois à l’une de leurs actions, mais s’est déjà vu chargé de plusieurs responsabilités. « Ici il y a vraiment beaucoup de valeur accordée à l’inclusion », constate-t-il. « Nous sommes capables de recréer une mini-société en quelques jours, sur le modèle des ZAD. » La preuve, pour cet étudiant de 19 ans, qu’il n’y a pas besoin de chef hiérarchique pour pouvoir perdurer. À petite échelle tout du moins.

À LIRE >> Extinction rebellion, les rebelles du vivant


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