Triangle of Sadness, de Ruben Östlund (Cannes, Compétition) ; R.M.N., de Cristian Mungiu (Cannes, Compétition)

Deux œuvres aux registres très différents portent un regard sur de vils comportements humains. Exercice de comparaison.

Christophe Kantcheff  • 22 mai 2022
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Triangle of Sadness, de Ruben Östlund (Cannes, Compétition) ; R.M.N., de Cristian Mungiu (Cannes, Compétition)
Photo : R.M.N.
© MobraFilms

Prenons deux films qui nous parlent de la société contemporaine mondialisée telle qu’elle va mal. Heureux hasard, il y en avait deux hier présentés en compétition :  Triangle of Sadness (titre français : Sans filtre), de Ruben Östlund, et R.M.N., de Cristian Mungiu. Il est un peu osé de les comparer tant ils diffèrent à tous points de vue. Le premier est une farce grinçante, dans la lignée de The Square (2017), l’opus précédent d’Östlund qui lui avait valu une Palme d’or. Il a surtout les riches dans le viseur – mais pas seulement comme on va le voir –, commence par une brève satire du milieu de la mode, se poursuit sur un yacht (genre « la croisière s’amuse » qui tourne au cauchemar), et se termine sur une île en apparence déserte.

Le second, d’un réalisateur également palmé pour 4 mois, 3 semaines, 2 jours (2007), est un drame qui se déroule dans un village de Roumanie, où la seule usine (de boulangerie) qui fait encore marcher l’économie locale a des problèmes de recrutement parmi les locaux. Elle doit faire appel à des travailleurs immigrés, en l’occurrence des Sri Lankais. De la part des villageois, les réactions racistes sont immédiates.

Deux œuvres fondamentalement différentes, donc. Mais que ce soit par le biais comique (et les rires ont été très nourris lors de la projection de presse à laquelle j’ai assisté) ou par celui du constat quasi radiographique (R.M.N. signifie, en français, I.R.M.), un regard est porté sur les comportements humains. De ce regard, on peut juger la qualité.

Chez Östlund, nombre de travers humains, mais qui ont un caractère spécifique quand ils sont le fait de dominants, passent à la moulinette : pingrerie, égoïsme, autoritarisme… En forme de punition (que le cinéaste leur administrerait), tous vont passer un très mauvais quart d’heure quand une tempête s’abat sur le bateau de croisière où ils ont embarqué, alors que le fameux déjeuner du commandant, composé de nombreux plats, est servi. Le mal de mer gagne tout ce beau monde. On assiste alors à force vomissements dans tous les sens, quand ce ne sont pas des diarrhées. Tandis que le tangage incessant finit par faire remonter la merde des WC qui se propage dans les intérieurs luxueux du yacht. Le jeu de massacre est efficace. Mais il reste anodin (après la pluie vient le beau temps), dénué de charge subversive, contrairement à celle que portait, par exemple, La Grande Bouffe (1973), de Marco Ferreri, où des bourgeois décidaient de ne plus arrêter de manger jusqu’à ce que mort s’ensuive.

D’autant que le véritable point de vue de Rubin Östlund se dévoile dans la dernière partie de Triangle of Sadness. Échoués sur une île, des rescapés du bateau, finalement coulé par des terroristes de la mer (dont on aperçoit la peau noire), se retrouvent dépendants pour leur survie d’une salariée de la croisière, femme de ménage immigrée, qui sait pêcher, faire du feu… Bref, une travailleuse essentielle. C’est elle qui désormais a le pouvoir et impose ses desiderata. Mais le cinéaste transforme ses saturnales en revanche sociale d’un goût douteux, où les pauvres sont décidément toujours les seuls à commettre le pire.

Il n’y a pratiquement que des pauvres, dans R.M.N., chez qui on peinerait à trouver une conscience de classe. La communauté villageoise filmée par Cristian Mungiu est en fait profondément divisée, travaillée par des oppositions identitaires. On revendique une fierté nationale tout en s’arc-boutant sur son appartenance minoritaire (hongroise, allemande…), lexicale et religieuse. Les minorités sont légions en Roumanie.

Cependant, les rangs se resserrent dès que l’Autre est considéré comme indésirable. Les villageois se targuent d’avoir chassé les Tsiganes de leur territoire. L’arrivée de Sri Lankais crée à nouveau un ciment commun.

Mungiu ne se contente pas de faire un film sur un collectif de racistes arriérés. Il prend son temps pour poser toutes les données du problème. D’où un récit qui s’installe peu à peu, avec pour fil rouge un personnage ayant tout de l’anti-héros : brutal avec son fils qu’il aime, primaire avec les deux femmes comptant pour lui, préférant rester en retrait quand il faut s’exprimer sur la présence des travailleurs immigrés. Un témoin passif plus qu’un acteur, partout inadapté, qui permet aussi au cinéaste de ne jamais être tenté par la position de surplomb (qui n’embarrasse pas Östlund).

Les tensions sociales ne sont pas non plus exclues de la vision développée ici, riche d’une complexité bienvenue. Beaucoup d’hommes sont partis à l’étranger trouver un travail qui n’existe plus chez eux, ou est payé à vil prix. C’est le cas de l’usine de boulangerie, qui propose de trop petits salaires.

Ces diverses contradictions et frustrations trouvent leur représentation dans une séquence phénoménale, emblème d’une mise en scène toujours pénétrante chez Mungiu. Filmé en caméra fixe et le temps d’un plan-séquence d’une durée d’au moins quinze minutes, un débat houleux sur le sort à réserver aux Sri Lankais voit s’opposer les villageois xénophobes, aux côtés desquels le curé de la paroisse s’est rangé, et la direction de l’usine et quelques-uns de ses salariés, dont les motivations divergent, mais qui défendent le droit des Sri -Lankais à travailler parmi eux. Si les pires fantasmes racistes y sont lancés, notamment sur l’hygiène de ces étrangers (1) qui mettent leur main dans la pâte à pain, forcément « musulmans », certains traits factuels entendus sont moins irréfutables (sur ce qu’impose l’Union européenne en termes économiques à la Roumanie, par exemple).

Deux regards donc : l’un met les rieurs de son côté mais se révèle antipathique, c’est Triangle of Sadness. L’autre, âpre, sonde dans les soubassements les raisons d’une situation tragique. C’est R.M.N., dont le regard porte bien au-delà des frontières de la Roumanie.

Cinéma
Temps de lecture : 5 minutes
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