Bertrand Badie : « Les frontières sont inégalement infranchissables »

Spécialiste de relations internationales, Bertrand Badie s’interroge sur la pertinence et l’efficacité des lignes de séparation entre États dans le contexte actuel.

Bertrand Badie est l’auteur de nombreux ouvrages de géopolitique et sur les relations internationales. Depuis 2007, il dirige avec Dominique Vidal, spécialiste du conflit israélo-palestinien, la série L’État du monde (La Découverte, dès l’an prochain aux éditions des Liens qui libèrent), qui, chaque année, recense les tensions à travers le globe, les concurrences économiques, les problèmes écologiques, les différents conflits et jeux d’influence entre ex-empires, États et autres fédérations. Il est l’un des chercheurs français les plus pertinents pour analyser la notion de frontière, à l’heure de la mondialisation et d’un ordre inter-national devenu multipolaire.

La définition de la frontière a évolué avec le temps. Comment s’est-elle renouvelée ces dernières décennies ?

Bertrand Badie : Il faut d’abord rappeler que la frontière n’a pas existé de toute éternité : c’est un construit de l’histoire. Et d’une histoire en particulier qui est d’abord celle de l’Europe post--féodale, c’est-à-dire à une époque où il s’agissait de dépasser le modèle, tenu désormais pour inefficace, d’une spatialisation incertaine, enchevêtrée, hiérarchisée par le jeu des vassalités. C’est ce qui s’est produit dans le contexte de la Renaissance et fut justement l’invention d’une territorialisation rigoureuse du politique, qui faisait de la frontière la marque absolue de l’autorité de l’État en construction.

Aucun douanier n’arrête les ondes, les idées, les imaginaires…

Cette invention de la frontière rompait non seulement avec le passé féodal, mais simultanément aussi avec d’autres passés, qui étaient ceux des histoires impériales. En effet, le propre d’un empire est de ne pas avoir de frontières, mais des limes, des marges successives, ou des marches. Ce qui conserve une certaine pertinence aujourd’hui, puisqu’on voit bien que tous les États -contemporains issus d’une histoire impériale (qu’il s’agisse de la Russie, de la Turquie, de la Chine ou d’autres encore) sont marqués par cette incertitude persistante quant à leur bornage.

Nous voyons bien aujourd’hui avec l’affaire ukrainienne que la notion formelle et institutionnelle de frontière n’a pas sa pertinence, ou du moins qu’elle est tout à fait relative. Il y a donc eu un moment fort d’invention, le Moyen Âge, qui a abouti sur le plan politique à ce que nous appelons dans notre jargon « le système westphalien », c’est-à-dire à cette carte de -l’Europe très nettement dessinée, dont la « paix de Westphalie » va être un moment privilégié d’expression, même si ce n’est pas le seul (1).

C’est aussi de cette invention de la frontière que dérive la volonté de rectifier les séparations, qui désormais laisseront la place à un ordre rectiligne de délimitations des territoires, se substituant alors à la logique d’enchevêtrements et d’enclaves héritée de la féodalité. C’est alors qu’apparaît la figure rayonnante de Vauban, « l’homme des remparts », qui croyait justement qu’en tirant au cordeau les séparations entre États on pourrait créer un ordre international de coexistence durable. Aujourd’hui, formellement, ces frontières issues de la Renaissance demeurent en partie, mais elles ont eu l’ambition de s’universaliser, jusqu’en Afrique, en Asie ou sur le continent américain. Avec un droit international qui reste articulé totalement à cette idée de frontière telle qu’on l’a inventée en Europe à la Renaissance.

Le concept n’a-t-il pas évolué, toutefois ?

En effet, l’histoire ne s’est pas arrêtée là ! La technologie a évolué, les comportements sociaux ont évolué, et surtout la mondialisation est passée par là. Aujourd’hui, dans notre monde globalisé, intercommunicant et donc largement déspatialisé, la frontière n’a plus du tout le même sens. Mieux, alors qu’elle était une institution claire, et même quasiment univoque, elle s’est chargée d’ambiguïtés. J’en distinguerai principalement trois.

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