Géopolitique : Couper les cartes

Sous une apparence « naturelle », les frontières ne sont qu’artifices. Fruit de jeux de pouvoir, elles façonnent les imaginaires.

Nepthys Zwer  et  Philippe Rekacewicz  • 9 juillet 2022 abonné·es
Géopolitique : Couper les cartes
Le mur de séparation entre Israël et Palestine, ici à Bethléem.
© Wisam Hashlamoun / ANADOLU AGENCY / Anadolu Agency via AFP

Sur les fonds de carte, une même ligne fine trace le contour des continents et celui des découpages politico-administratifs. Les frontières interétatiques se trouvent ainsi naturalisées. Pourtant, les frontières sont des artifices et ce sont justement les cartes qui ont rendu possible un découpage symbolique du globe (1). Cette pratique du découpage est même ancienne : avec les traités de Tordesillas (1494) et de Saragosse (1529), la Castille et le Portugal se sont partagé le monde le long des lignes imaginaires de deux méridiens, l’un mordant sur le Brésil, l’autre coupant le Pacifique sur sa longueur. L’espace maritime et aérien est quadrillé de frontières fictives sujettes à disputes. Le découpage en secteurs de l’Antarctique n’a pas réglé la question des revendications territoriales ou, plutôt, les a motivées. Ces décisions arbitraires, bien que pratiques, nous imposent la logique d’une territorialisation politique du monde.

La tyrannie de la frontière ligne

Plaquer la frontière politique sur des limites prétendues « naturelles », une ligne de crête ou un cours d’eau, ne sert qu’à prétendre à la légitimité spatiale d’une autorité politique quelconque (2). L’instrumentalisation de l’histoire des peuplements sert la même justification.

Depuis les traités de Westphalie (1648), les États-nations exercent leur souveraineté sur un territoire délimité par une ligne tracée d’abord sur le papier, ce que font notamment les traités de paix qui fixent le sort de millions d’êtres humains (3). Les conférences et traités de paix sont autant de redécoupages du monde par un pouvoir investi d’une autorité symbolique dont le discours performatif « produit à l’existence ce qu’il énonce » (4). Les puissances coloniales se sont ainsi partagé le monde autour d’un bureau, s’attribuant des possessions fictives qu’il s’agissait de concrétiser sur un terrain inconnu et un espace humain ignoré, par l’occupation et le bornage. La « frontiérisation » du continent africain est un héritage territorial endossé par les populations après la décolonisation (5).

Les puissances coloniales se sont partagé le monde autour d’un bureau.

La frontière est autant le produit d’enjeux géopolitiques qu’elle est elle-même productrice de l’imaginaire national, du sentiment d’identité nationale, donc d’une réalité culturelle et sociale. La silhouette du pays est devenue lieu de mémoire au même titre que l’hymne national. Quand les aléas des événements contredisent cette construction, l’historiographie officielle invente un mythe fondateur (6).

Ces jeux de pouvoir ne peuvent être envisagés sans la carte, image du monde et guide de nos actions. Ces frontières tyranniques se disputent, se décident et se reconnaissent. Elles sont autant le fruit des guerres que leur cause. Les grandes institutions internationales, pas plus que Google, n’engagent d’ailleurs leur responsabilité à propos des cartes qu’elles produisent.

Les lignes sur les cartes, avant de légitimer des possessions territoriales, montraient plutôt des pistes, des sentiers, des cheminements. Elles étaient tracées dans le sable ou chantées, telles les lignes de chant aborigènes. Les cartes étaient utiles au quotidien, car l’être humain a besoin de décomplexifier et de représenter le monde pour ne pas s’y perdre. Mais parce qu’il est un animal faible et craintif, il va le simplifier à outrance. Dans tous les domaines, il le pensera de

Envie de terminer cet article ? Nous vous l’offrons !

Il vous suffit de vous inscrire à notre newsletter quotidienne :

Vous préférez nous soutenir directement ?
Déjà abonné ?
(mot de passe oublié ?)
Monde
Temps de lecture : 15 minutes

Pour aller plus loin…

Au Brésil, le spectre d’un mauvais remake Bolsonaro
Monde • 1 octobre 2026 abonné·es

Au Brésil, le spectre d’un mauvais remake Bolsonaro

Alors que le dernier scrutin s’était soldé par un coup d’État raté, le président sortant, Lula, affrontera à nouveau le camp bolsonariste ce 4 octobre. Incarnée par le fils de l’ex-président, la droite conservatrice talonne le leader du Parti des travailleurs (PT).
Par Camille Madera
Aux États-Unis, l’intégration ne protège pas de l’arbitraire administratif
États-Unis • 1 octobre 2026 abonné·es

Aux États-Unis, l’intégration ne protège pas de l’arbitraire administratif

Miguel, psychologue mexicain travaillant aux États-Unis, n’a pas obtenu le renouvellement de son visa. Le début d’un exil dans son propre pays. Portrait.
Par François Rulier
Environnement : Total multiplie les infractions au Texas
Enquête • 1 octobre 2026 abonné·es

Environnement : Total multiplie les infractions au Texas

À Port Arthur, une raffinerie du géant pétrogazier a écopé de plusieurs millions de dollars d’amende en vingt-trois ans pour avoir relâché des substances toxiques dans l’air. En 2026, l’agence de l’environnement texane a lancé de nouvelles procédures.
Par Orlando Vinson
Hala Abou Hassira : « Notre combat n’est pas contre les juifs, il est contre la force occupante qu’est Israël »
Entretien • 30 septembre 2026 abonné·es

Hala Abou Hassira : « Notre combat n’est pas contre les juifs, il est contre la force occupante qu’est Israël »

La première ambassadrice de l’État de Palestine en France est une diplomate pas comme les autres. Palestinienne originaire de la bande de Gaza, elle porte en elle la douleur de son peuple mais également l’espoir d’un réveil de la communauté internationale, pour que les responsables d’un génocide et leurs complices soient un jour jugé·es.
Par Céline Martelet