Les économistes n’y comprennent plus rien

La situation économique apparaît à bien des égards actuellement totalement illisible aux analystes, dont les boussoles semblent déréglées.

Thomas Coutrot  • 14 septembre 2022
Partager :
Les économistes n’y comprennent plus rien
© Photo : Daniel ROLAND / AFP.

La situation économique actuelle est totalement inédite, et même déroutante. Les économistes les plus honnêtes reconnaissent qu’ils « n’y comprennent plus rien ». Quelques exemples. Après sa chute de 2020, le PIB a connu une reprise, mais sans dépasser le niveau atteint en 2019. En même temps, l’économie française créait 800 000 emplois, une hausse de 3 %. 80 % des entreprises se plaignent de difficultés de recrutement alors que les perspectives économiques, avec l’envol de l’inflation et la crise ukrainienne, sont peu encourageantes. La productivité du travail a donc mécaniquement reculé entre 2019 et 2022, d’une façon inédite sur une période aussi longue. Aux États-Unis, où le chômage est retombé à un niveau très bas, elle a même baissé de 4 % en 2022. Les boussoles semblent déréglées.

Autre absurdité : alors que les entreprises se plaignent de ne pas pouvoir recruter, la valeur des salaires réels recule de façon brutale, là encore sans précédent. En 2022, ils augmentent de 3 % alors que l’inflation s’élève à 6 %, soit une chute de 3 % du pouvoir d’achat, sans qu’aucun de nos dirigeants ne semble s’en inquiéter. Et ce n’est qu’un début. Les salaires constituent pourtant une grande partie de la demande macroéconomique, et leur recul ne peut qu’accélérer l’entrée en récession. Si les dirigeants s’en moquent, c’est sans doute par un calcul douteux : la baisse des salaires permettra, espèrent-ils, de protéger le niveau des profits et des dividendes. Il est vrai qu’à court terme, les marges des entreprises restent élevées. Sauf que si une récession majeure survient, ce calcul ne tiendra pas très longtemps.

Les salaires constituent une grande partie de la demande macroéconomique. Leur recul ne peut qu’accélérer l’entrée en récession.

La bizarrerie atteint son comble quand on regarde la situation des taux d’intérêt : la BCE a certes augmenté ses taux de 0,75 point, mais ils restent inférieurs à 2 % alors que l’inflation dans la zone euro s’élève à 9 %. Autrement dit, le taux d’intérêt réel en Europe est aujourd’hui de - 7 %, un niveau négatif sans aucun précédent dans l’histoire du capitalisme. Certes, ce taux négatif ne veut rien dire pour les acteurs économiques (comme les salariés) dont les revenus baissent, et qui ne peuvent guère s’endetter.

Mais, pour ceux dont les revenus flambent – par suite de la hausse des prix (multinationales du pétrole et des matières premières), de la demande (celles de la pharmacie, des biens de luxe…) ou de l’envolée des dividendes et actifs financiers (ménages riches) –, c’est le jackpot. Une accélération brutale des inégalités est sans aucun doute à l’œuvre, même s’il est encore difficile d’en évaluer précisément les contours.

Il est bien difficile de prédire ce qui va se passer, tant les repères classiques sont brouillés. La désarticulation des chaînes de valeur internationales va-t-elle persister ou s’aggraver ? La guerre en Ukraine va-t-elle durer ? Les banques centrales vont-elles continuer à augmenter les taux d’intérêt, frappant ainsi les acteurs économiques (ménages, entreprises, États) les plus faibles ? Quelle sera l’ampleur de l’inévitable récession ? Quelles luttes sociales et politiques pourraient alors émerger ? Le capitalisme avance désormais en terre inconnue.

Thomas Coutrot est économiste et membre d’Attac.

Chaque semaine, nous donnons la parole à des économistes hétérodoxes dont nous partageons les constats… et les combats. Parce que, croyez-le ou non, d’autres politiques économiques sont possibles.

Temps de lecture : 3 minutes
Soutenez Politis, faites un don.

Chaque jour, Politis donne une voix à celles et ceux qui ne l’ont pas, pour favoriser des prises de conscience politiques et le débat d’idées, par ses enquêtes, reportages et analyses. Parce que chez Politis, on pense que l’émancipation de chacun·e et la vitalité de notre démocratie dépendent (aussi) d’une information libre et indépendante.

Faire Un Don

Pour aller plus loin…

L’ère du capitalobscène
Chronique 19 janvier 2026

L’ère du capitalobscène

Le temps des empires est revenu, où intérêts économiques et stratégiques se mêlent et aiguisent les tensions géopolitiques.
Par Jean-Marie Harribey
En Dordogne, un potentiel candidat aux municipales poursuivi pour emploi de travailleurs sans-papiers
Enquête 15 janvier 2026

En Dordogne, un potentiel candidat aux municipales poursuivi pour emploi de travailleurs sans-papiers

Cyrille Déchenoix, patron de Drop Intérim, fait campagne pour la mairie de Saint-Astier, en Dordogne. Pourtant cet ancien de l’UMP, déjà condamné deux fois pour prise illégale d’intérêt, est de nouveau visé par une procédure judiciaire. Cette fois, pour emploi de travailleurs sans papiers.
Par Pierre Jequier-Zalc
Sepur, géant de la collecte des déchets, devant la justice pour « complicité » d’emploi de sans-papiers
Enquête 14 janvier 2026 abonné·es

Sepur, géant de la collecte des déchets, devant la justice pour « complicité » d’emploi de sans-papiers

L’entreprise de collecte des déchets et deux entreprises d’intérim sont poursuivies pour « emploi d’un étranger non muni d’une autorisation de travail » et « complicité d’emploi d’un étranger non muni d’une autorisation de travail ». Deux chefs d’équipe de Sepur sont également poursuivis pour extorsion. Révélations.
Par Pierre Jequier-Zalc
Budget : les raisons du naufrage de Lecornu
Budget 14 janvier 2026 abonné·es

Budget : les raisons du naufrage de Lecornu

Incapable de trouver l’équilibre entre une gauche très modérée et une droite intransigeante, le premier ministre pourrait passer son budget en force. Il renierait son engagement, s’affaiblirait politiquement et risquerait la chute.
Par Lucas Sarafian