« Patrick Drahi ne nous fera pas taire ! »

74 médias indépendants – dont Politis – et organisations de journalistes s’indignent de la décision de justice obtenue par le milliardaire et son groupe Altice contre nos collègues de Reflets.info. Au nom du secret des affaires, il est décidé par le tribunal de commerce de Nanterre d’une censure préalable de toute information susceptible d’être publiée sur ce groupe. Du jamais vu.

Collectif  • 10 octobre 2022
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« Patrick Drahi ne nous fera pas taire ! »
© Illustration d une affiche d'Attac contre les richesse françaises en avril 2022. (Photo : Riccardo Milani / Hans Lucas via AFP.)

Pilier de la République, la loi de 1881 sur la liberté de la presse proclame en son article 1 : « L’imprimerie et la librairie sont libres ». C’est ce principe fondamental que le tribunal de commerce de Nanterre vient de violer, saisi en référé par le groupe Altice, basé au Luxembourg et propriété du milliardaire Patrick Drahi.

Dans une décision rendue le 6 octobre 2022, le tribunal de commerce de Nanterre condamne le média indépendant d’investigation Reflets.info, spécialisé dans les enquêtes sur le numérique, les données open source et les leaks, à verser 4.500 euros au groupe de Patrick Drahi. Surtout, il lui « ordonne de ne pas publier sur le site de son journal en ligne de nouvelles informations » sur Altice (lire ici l’ordonnance de référé).

Un tribunal de commerce installe ainsi une censure a priori d’articles même pas publiés ! Dit autrement, il s’agit d’une interdiction professionnelle. C’est un effarant retour à l’Ancien Régime qui ne peut que rappeler le rétablissement de l’autorisation préalable de publication par le roi Charles X en juillet 1830. Cela provoquera la révolution des « Trois glorieuses » et sa chute…

Le groupe Altice a poursuivi Reflets.info pour une série d’articles réalisés à partir d’informations issues d’une fuite de plusieurs centaines de milliers de documents internes au groupe et mis en ligne sur le web au mois d’août. On y découvre, entre autres, le train de vie somptuaire de Patrick Drahi et de sa famille, dont l’usage immodéré de jets privés (le détail est à lire ici). Altice estime qu’il s’agit d’une violation du secret des affaires quand nos collègues précisent qu’il ne s’agit là que d’informations d’intérêt général.

La décision liberticide du tribunal de commerce de Nanterre s’appuie sur la loi de 2018 protégeant le secret des affaires, alors défendue par Emmanuel Macron.

La décision liberticide du tribunal de commerce de Nanterre s’appuie sur la loi de 2018 protégeant le secret des affaires, alors défendue par Emmanuel Macron malgré les critiques de toutes les organisations, syndicats de journalistes et syndicat de la presse indépendante d’information en ligne (Spiil). Cette loi permet de contourner la loi sur la presse de 1881, ce qu’a fait Altice en saisissant le tribunal de commerce de Nanterre.

Mais ce tribunal va plus loin encore, en jugeant que s’il n’y a pas à ce stade « de violation du secret des affaires », celle-ci pourrait survenir si les publications se poursuivaient ! Face à ce « danger imminent », mais hypothétique, la censure préalable est donc décidée et l’interdiction de publier édictée.

Dans ces outrances et incohérences, nos collègues de Reflets.info ont annoncé faire appel, le tribunal de commerce confirme les dangers majeurs pour l’information que porte la loi de 2018 sur le secret des affaires. Si sa décision venait à prospérer, c’est toute l’investigation économique qui pourrait disparaître. Impossible alors d’informer le public d’affaires telles que les Panama Papers, les Lux Leaks, les Malta Files, les Football Leaks, les Uber Files qui ont révélé d’immenses scandales d’évasion fiscale et de blanchiment d’argent. Impossible d’enquêter sur la dette EDF, sur les filiales offshore de Bernard Arnault et LVMH, sur l’empire africain de Vincent Bolloré.

Au moment où le pouvoir annonce des « états généraux sur le droit à l’information », nous, médias indépendants, demandons que le gouvernement se saisisse d’urgence de cette question.

Le procès-bâillon intenté par Altice et son propriétaire Patrick Drahi à nos collègues de Reflets.info frappe durement un média indépendant fragile financièrement. Il ruine le principe démocratique d’une presse libre et indépendante. Au moment où le pouvoir annonce des « états généraux sur le droit à l’information », nous, médias indépendants, demandons que le gouvernement se saisisse d’urgence de cette question.

D’abord en vidant la loi de 2018 sur le secret des affaires de toutes ses dispositions contraires à la liberté d’informer. Elle est une nouvelle attaque contre le journalisme, après les atteintes répétées au secret des sources et la loi séparatisme.

Ensuite, en légiférant pour que la loi de 1881 ne puisse plus être contournée et que les procédures bâillon soient sévèrement sanctionnées. Le débat sur le droit à l’information est légitime. Il ne doit être mené que dans le cadre d’une loi et d’une seule, celle de 1881. Nous redisons notre pleine solidarité à nos collègues de Reflets.info.

Les premiers signataires :

Afrique XXI, Altermidi, L’Alterpresse68, Alternatives économiques, L’Âge de faire, L’Arrière-Cour, AOC, Basta !, Bien Urbains, Blast, Le Bondy blog, Chabe!, Le Chiffon, La Clé des ondes, Collectif Antidotes, Le Courrier des Balkans, Le Courrier d’Europe centrale, La Déferlante, Disclose, La Disparition, Le Drenche, En attendant Nadeau, L’Empaillé, Extra Muros, Fakir, Fédération européenne des journalistes (FEJ), Femmes ici et ailleurs, Flush, Fonds pour une presse libre, Grand Format, Guiti News, Informer n’est pas un délit, Les Jours, Lokko, Marsactu, Mediacités, Mediacoop, Mediapart, Unmondemeilleur.info, Mouais, Natura Sciences, Orient XXI, Pays, Paris Lights Up, Le Petit ZPL, Podcastine, Politis, Le Poulpe, Premières lignes, Rapports de force, Revue XXI, La Revue dessinée, Reporterre, Rue89 Bordeaux, Rue89Lyon, Rue89 Strasbourg, Reflets.info, Revue 90°, Le Sans-Culotte 85, Sans Transition!, Sept, Société nationale des journalistes (SNJ), Société nationale des journalistes-CGT, Splann!, Street Press, Soulbag, SUN, La Topette, Topo, Le Vent se lève, Voxeurop, We Report, Youpress, 6Mois.

A la suite de la publication de l’appel, nous ont rejoints :

Au Poste (l’émission de David Dufresne) ; Horizons ; Combat Le Média ; La rédaction de Radio Parleur ; Le Média ; La Fédération internationale des journalistes et sa présidente, Dominique Pradalié ; OFF Investigation ; Marius Soulas, consultant climat ; Alain Duez, Fondateur l’âge de faire, actuel responsable Demain en mains numérique ; La rédaction de Socialter ; La revue S!lence ; La Mule; Claude-Alain Granjon, retraité concerné par la liberté de la presse ; Denis Couderc, journaliste ; Luc Viel, journaliste retraité ; Pierre Fauconnier, retraité ; Le collectif Bordeaux-centre ; Jérôme Duval, journaliste ; Claude Zimmer, retraité ; Rémy Boyer, auteur ; Louis Carzou, journaliste pigiste (Canard Enchaîné) ; Denis Juanola, retraité de l’industrie ; Dominique Le Gall ; Philippe Bonato, Île de La Réunion, retraité de l’Education Nationale; Julia Cagé, Professeure d’Economie à SciencesPo Paris ; Benoît Huet, avocat ; Alvina Ledru-Johansson, journaliste pigiste, PDG et fondatrice du média indépendant Culs-de-poule ; Jean-Baptiste Boisseau, Signal Arnaques.


Suite à la publication de cet appel, nous invitons toutes celles et ceux qui le souhaitent à rejoindre la liste des signataires. Journalistes de tous les médias, sociétés de journalistes, personnalités publiques, avocat⋅e⋅s, chercheurs⋅euses, médias, associations, ONG, activistes… vous vous retrouvez dans les mots que nous portons collectivement aujourd’hui ? Alors envoyez vos nom, prénom et fonction à : drahinenousferapastaire@protonmail.com.

Publié dans
Tribunes

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Temps de lecture : 6 minutes
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