Vive la neutralité carbone !

Séduisant en apparence, le terme abrite en pratique des technologies d’apprentis sorciers qui trouvent une oreille bienveillante auprès d’un nombre croissant de politiques.

Hélène Tordjman  • 30 novembre 2022
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Vive la neutralité carbone !
Panneaux solaires sur le toit d'une école de Manama, capitale de Bahreïn.
© Mazen Mahdi / AFP

La Coupe du monde de football qui se déroule au Qatar se veut « neutre en carbone ». Depuis quelques années, les objectifs climatiques s’expriment en ces termes. La Commission européenne vise « zéro émission nette » de carbone à l’horizon 2050. Qu’en déduire ? Que l’on pourrait compenser des émissions de gaz à effet de serre par des absorptions équivalentes pour atteindre la neutralité carbone. On pourrait donc continuer à émettre, tant que l’on compense.

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Il existe des moyens naturels d’accroître l’absorption de carbone, en plantant des arbres ou en favorisant des pratiques agricoles qui maintiennent le carbone dans les sols : c’est le principe de l’« agriculture-carbone ». Pour compenser les émissions de la Coupe du monde, qui s’annoncent énormes vu le gigantisme des infrastructures et le convoyage des supporters en avion depuis Dubaï, le Qatar a planté des arbres et créé des « fermes à gazon » en plein désert.

Comme cela ne suffit pas, le pays achète des « crédits carbone » sur les marchés du même nom. Ces crédits représentent des émissions évitées, par exemple grâce à des projets d’énergies renouvelables. Pour autant, ces « compensations » sont-elles suffisantes ? Comment les évaluer, alors que l’on ne sait pas mesurer les émissions évitées et l’absorption par les sols et la forêt ? En outre, le carbone émis reste dans l’atmosphère au moins cent ans. Il faudrait que les plantations d’arbres et les fermes à gazon aient la même durée de vie.

Créativité débridée

On tente, par exemple, de « fertiliser » les océans avec du fer pour accroître la quantité de phytoplancton.

De plus en plus, des recours aux moyens artificiels sont envisagés : des « technologies à émissions négatives » relevant de ce qu’on appelle la géo-ingénierie, c’est-à-dire l’ingénierie de la biosphère. Dans le monde, des centaines de projets de ce type existent, dont plusieurs déjà en phase d’expérimentation. On tente par exemple de « fertiliser » les océans avec du fer pour accroître la quantité de phytoplancton, qui se nourrit de CO2, augmentant ainsi la capacité d’absorption des océans.

Des scientifiques essaient même de faire remonter les eaux profondes riches en nutriments à la surface aux mêmes fins de « fertilisation ». D’autres envisagent d’envoyer des nanoparticules de soufre dans l’atmosphère pour réfléchir le rayonnement solaire. D’autres encore pensent y envoyer des aérosols de sels de fer pour provoquer des réactions chimiques aboutissant à la transformation du méthane – au pouvoir réchauffant plus de vingt fois supérieur à celui du  CO2 – en carbone et en eau. Comme à l’accoutumée, les scientifiques font preuve d’une créativité débridée.

Ces technologies d’apprentis sorciers trouvent une oreille bienveillante auprès d’un nombre croissant de politiques. Et les financements suivent. De nouveaux marchés s’ouvrent ainsi et nombre de start-up et d’industriels se frottent les mains. On attend désormais avec impatience les idées de l’Arabie saoudite pour organiser les Jeux asiatiques d’hiver en 2029 (d’hiver, oui) neutres en carbone.

Chaque semaine, nous donnons la parole à des économistes hétérodoxes dont nous partageons les constats… et les combats. Parce que, croyez-le ou non, d’autres politiques économiques sont possibles.

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