Annie Ernaux : « Je suis la récipiendaire d’un Nobel collectif »

Ce 10 décembre, l’écrivaine prononce son discours du prix Nobel de littérature à Stockholm. Et dans quelques jours sortira sur les écrans Les Années super 8, le film réalisé avec son fils. D’excellentes raisons d’aller rencontrer de nouveau cette année l’une des très grandes autrices contemporaines.

Christophe Kantcheff  • 7 décembre 2022 abonné·es
Annie Ernaux : « Je suis la récipiendaire d’un Nobel collectif »
Annie Ernaux est née en 1940, et a grandi à Yvetot, en Seine-Maritime, où ses parents tenaient une épicerie. Sa biographie est ensuite intrinsèquement liée aux livres qu’elle a publiés. L’écrivaine vit à Cergy (Val-d’Oise) depuis 1975.
© Olivier Roller

Vous allez prononcer votre discours de récipiendaire du prix Nobel de littérature le 10 décembre. Vous avez annoncé qu’il serait « engagé », ce qui n’est pas fait pour nous surprendre. Mais, par ailleurs, êtes-vous à l’aise avec cette institutionnalisation ?

Annie Ernaux : Pas vraiment. Je ressens une sorte d’enfermement qui n’est pas du tout agréable, et dont j’espère me débarrasser une fois le discours prononcé. En outre, il y a tout un protocole à respecter : les invités, le costume, les robes longues obligatoires pour les femmes… Je découvre ce rituel qui me paraît d’un autre âge.

C’est une chose à laquelle je n’avais jamais pensé. Parce que je n’avais jamais imaginé qu’un jour le Nobel me serait attribué. J’ai obtenu quelque chose d’immense que je n’ai jamais désiré. J’affronte cet événement avec ce que je suis, d’une manière non conventionnelle, parce que je ne sais pas me glisser dans les conventions. Dans mon discours, je vais essayer de faire passer ce qui est au cœur de mon travail d’écriture.

Obtenir le prix Nobel de littérature, c’est-à-dire la consécration la plus importante qui soit, n’est-ce pas le plus grand écart possible avec son milieu d’origine pour une transclasse ?

Le prix Nobel est une institution et, en tant que telle, elle n’échappe pas aux déterminations sociales. Concernant le Nobel, celles-ci se rapprocheraient davantage de l’aristocratie que de la bourgeoisie. Mais, au risque de me contredire, je dirais tout de même que le prix Nobel transcende les classes.

Est-ce la dimension universelle du prix qui vous fait dire cela ?

Oui, il y a une universalité dans le Nobel qui me touche. Il échappe aux nationalismes. En théorie en tout cas. C’est la dimension la plus impressionnante de ce prix. Et qui donne une résonance mondiale à celle ou à celui qui le reçoit.

Après l’annonce de l’attribution du prix Nobel, vous avez déclaré qu’« une grande responsabilité » vous était donnée afin de témoigner pour la « justesse et la justice ». La réunion de ces deux mots pouvait étonner…

Il y a toute une part dans l’écriture qui échappe à la volonté.

En effet, justesse et justice ne visent pas le même champ. La justesse renvoie à la littérature, à l’écriture. La justice, au monde. En réalité, cette phrase concernait davantage mes engagements publics que l’engagement de moi-même dans la littérature, où la question de la responsabilité se pose différemment puisqu’il y a toute une part dans l’écriture qui échappe à la volonté.

Est-ce ce surcroît de responsabilité qui vous a amenée à participer, dans le carré de tête et aux côtés de Jean-Luc Mélenchon, à la marche contre la vie chère et l’inaction climatique le 16 octobre dernier ?

J’avais pris cet engagement avant d’avoir le Nobel. J’avais même signé, avec d’autres écrivains, un appel à participer à cette manifestation. Je m’étais sincèrement demandé si c’était ma place. Et, en mon for intérieur, j’avais répondu oui. Ce n’était pas une première pour moi. Lors de la campagne présidentielle de 2017, j’ai participé à une manifestation de soutien à la candidature de Mélenchon et, là encore, j’étais dans le carré de tête.

Les Années super 8, le très beau film que vous avez réalisé avec votre fils David Ernaux-Briot, après avoir été présenté

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