« L’anti-intellectualisme a gagné la gauche »

L’académicienne Danièle Sallenave et le professeur de science politique Laurent Jeanpierre pointent la mise à distance des universitaires par les politiques.

Hugo Boursier  • 11 janvier 2023 abonné·es
« L’anti-intellectualisme a gagné la gauche »
Jérôme Rodrigues, figure des gilets jaunes, lors de la marche contre la vie chère, à Paris le 16 octobre 2022.
© Virginie Haffner / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP.

Impopulaires, les idées ? C’est le constat que dressent Danièle Sallenave et Laurent Jeanpierre, deux auteurs réunis pour la première fois. L’une est écrivaine, académicienne et autrice, entre autres, de Rue de la justice (Gallimard, 2022). L’autre, chercheur prolifique et passionné par les changements politiques qu’il a analysés, récemment, dans La Perspective du possible (avec Haud Gueguen, La Découverte, 2022).

Tous deux observent avec la plus grande méfiance l’écart qui s’est creusé entre la gauche et le monde intellectuel. Surtout lorsqu’il s’agit, de la part des politiques, d’une posture grossière pour se donner des airs plus proches du peuple. Un jeu de rôles qui transpire, avant tout, le mépris de classe. Au cours d’un échange sans concession, ils appellent à renouveler les espaces populaires de discussion et de mise en commun inspirés, comme ils l’ont eux-mêmes été, par la crise des gilets jaunes, sur laquelle ils ont l’une et l’autre écrit.

En tant qu’intellectuels, comment expliquez-vous l’écart entre la diversité des idées et leur pénétration dans le champ politique à gauche ?

Laurent Jeanpierre : Il y a un écart temporel inévitable entre le moment où des idées sont élaborées et diffusées dans le monde intellectuel, littéraire ou artistique, et celui où elles arrivent dans le monde politique. Y a-t-il une distance plus grande aujourd’hui ? Je le pense. Les partis de gauche ont délaissé la production d’idées en déléguant la production programmatique à des think tanks et en disqualifiant les mondes intellectuel et universitaire. L’anti-intellectualisme a gagné, pas simplement l’extrême droite, la droite, éventuellement une partie de la gauche radicale, mais aussi la gauche mainstream et le gouvernement actuel.

Pour s’en convaincre, il suffit de se souvenir de Manuel Valls disqualifiant les sciences sociales, parce qu’explication vaudrait excuse. Je pense aussi à François Hollande, qui laissait entendre que les idées ne servaient à rien dans la lutte interne pour gagner les élections. Et je pense bien sûr aux politiques de l’enseignement supérieur et de la recherche qui n’ont pas été favorables à l’écosystème des idées, même quand la gauche était au pouvoir.

Les partis de gauche ont délaissé la production d’idées.

Un autre facteur d’explication repose sur le poids des hauts fonctionnaires et la formation des énarques, dans laquelle l’inculture domine, en sciences sociales notamment. On se souvient qu’il y a eu, en France, des écrivains diplomates, des ministres poètes… Les trajectoires de ce type, qui existaient encore juste après le début du mitterrandisme, ont totalement disparu.

Danièle Sallenave : Ce à quoi je suis de plus en plus sensible, c’est autre chose : l’écart entre le monde des idées, le monde politique, et le monde des « gens d’en bas ». Cela m’a sauté aux yeux quand je travaillais sur une époque ancienne : les débuts de la IIIe République. En essayant de reconstituer ce qu’était le monde vécu par mon arrière-grand-mère, simple laveuse

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