Mathieu Vadepied : « Transportés sur le front à 5 000 kilomètres de chez eux »
Le réalisateur Mathieu Vadepied met en scène dans Tirailleurs un père et un fils enrôlés en tant que tirailleurs sénégalais dans le bruit et la fureur de la Première Guerre mondiale. Un beau film populaire avec un Omar Sy de grande classe.
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© Marie-Clémence David
Afin de ne pas laisser seul son fils (Alassane Diong) qui vient d’être capturé par l’armée française pour être envoyé sur le front – nous sommes en 1917 –, Bakary (remarquable Omar Sy, qui est également coproducteur du film) s’enrôle lui aussi. Après ces premières scènes au Sénégal, qui font écho à la capture des esclaves quelques siècles plus tôt, le père et le fils se retrouvent dans les Ardennes.
Tout leur est étranger, à ceci près que le fils connaît le français, ce qui est une première différence entre eux. Bakary parle le peul. Ainsi, Tirailleurs est pour le spectateur français en grande partie un film en langue étrangère (certes portée par Omar Sy), ce qui n’en fait pas moins un grand film populaire.
Tirailleurs a aussi une rigueur et une éthique qui l’éloignent de toute démagogie, du chantage à l’émotion ou de la spectacularisation de la violence – de ce point de vue, la boucherie de 14-18 est tentante… Le regard sur les Africains dans la Première Guerre mondiale est impeccable : c’est celui de Mathieu Vadepied, qui signe là son deuxième long-métrage de fiction après avoir été directeur de la photographie.
D’où vient l’idée de faire un film sur un moment de l’histoire des Africains ?
Mathieu Vadepied : De loin. Mon grand-père était un homme politique. Dans les années 1960, il a procédé à un jumelage entre la ville de la Mayenne dont il était le maire, Évron, et une ville de Côte d’Ivoire, Lakota. J’étais enfant et je voyais ces délégations d’Ivoiriens composées d’officiels et de gens plutôt lettrés rencontrer les habitants d’Évron, essentiellement des paysans. J’y ai vu une fraternité sans condescendance, non lestée par le rapport colonial. Cela m’a suffisamment marqué pour que j’en sois imprégné jusqu’à aujourd’hui.
Pourquoi avoir choisi la Première Guerre mondiale ?
Parce que tous les hommes de la famille de mon grand-père y ont trouvé la mort. C’est une mémoire qui s’est transmise jusqu’à moi. Je crois beaucoup à cette mémoire qui s’inscrit à travers les générations. Qu’on le veuille ou non, on en est chargé. Qu’en fait-on ? Rien ou quelque chose. Un film, par exemple. Il y a une autre raison qui a présidé à ce choix : c’est la première fois que des habitants des pays d’Afrique colonisés ont été exilés, transportés sur le front à 5 000 kilomètres de chez eux.
Le choc de l’inconnu a été considérable. J’ai essayé de comprendre ce que ces tirailleurs ont pu vivre. Toute proportion gardée, je suis moi-même parti seul à 18 ans au Sénégal. Avec le fantasme du continent africain. Il y avait cette idée d’aller à la rencontre de l’autre dans ce qu’il a de lointain.
Pourquoi avoir opté pour un scénario original, que vous avez coécrit avec Olivier Demangel, et non une adaptation ?
Hormis celui de Bakary Diallo, publié en 1926, il n’y a pas de témoignages directs de tirailleurs.
Parce que, hormis celui de Bakary Diallo, publié en 1926, il n’y a pas de témoignages directs de tirailleurs. En revanche, on trouve des fragments de récits dont nous nous sommes inspirés dans des romans, notamment ceux d’Amadou Hampâté Bâ ou de Cheikh
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