Municipales : ces villes qui précarisent les mères isolées

À l’approche des élections municipales, le collectif des Mères Déters a soumis aux candidats un pacte visant l’amélioration du quotidien des familles monoparentales. S’appuyant sur leur étude parue en 2025, les militantes dénoncent un impensé des politiques municipales et des situations hétérogènes selon les communes.

Alix Garcia  • 9 février 2026 abonné·es
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Municipales : ces villes qui précarisent les mères isolées
Les mères isolées sont deux fois plus touchées par la pauvreté que les autres types de familles.
© Philippe HUGUEN / AFP
Municipales : un scrutin crucial

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Originaire d’Île-de-France, Mélie, qui élève seule sa fille de 5 ans, a emménagé en mai 2023 à Marseille. À son arrivée dans la cité phocéenne, cette travailleuse sociale a la mauvaise surprise de découvrir que l’offre municipale de garde d’enfants est saturée : « Pour avoir une solution de garde, il faut s’inscrire dès le mois d’août. Mais comme tout part très vite, on est obligés de se tourner vers des centres associatifs, à presque 20 euros la journée », confie-t-elle.

Avec un salaire qui s’élève à 1 500 euros mensuels, Mélie peine à subvenir aux besoins financiers de sa famille. Dans ce contexte, faire garder sa fille les mercredis lui revient à sacrifier une journée de travail complète. « Je me retrouve à faire des comptes d’apothicaire pour savoir s’il est plus rentable de faire garder ma fille ou d’aller bosser. Marseille est une ville familiale, où il y a énormément de mamans seules, mais la mairie ne propose pas de solutions adaptées à nos besoins », déplore la trentenaire.

À l’échelle nationale, Marseille figure en tête des dix communes où les familles monoparentales sont les plus nombreuses, à égalité avec Montpellier. Bien que ces dernières représentent 17 % de la population, selon l’Insee, la ville n’a réalisé aucun diagnostic sur la question. « L’absence de stratégie ambitieuse démontre une invisibilisation des familles monoparentales, commente Yvonne, du collectif Mères Déters. Cela signifie que ce modèle familial n’est tout simplement pas pris en compte dans l’offre de certains services publics municipaux ».

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À quelques semaines des élections municipales, le collectif a donc décidé de rédiger un pacte contenant dix mesures afin d’améliorer le quotidien des familles monoparentales à l’échelle des communes. À ce jour, 23 candidats se sont engagés dans l’adoption d’un plan municipal qui passe notamment par la réduction des factures, le renforcement des services publics ainsi que l’amélioration de l’accès au logement, à l’emploi et à la santé pour les mères isolées et leurs enfants.

« On passe la frontière d’une ville et notre vie change totalement »

En 2025, selon l’Insee, la France comptait 2,4 millions de familles où les enfants résident avec un seul parent. Soit une famille sur quatre. Celles-ci, constituées à 81 % de mères isolées, sont deux fois plus touchées par la pauvreté que les autres types de familles. Cette réalité sociologique demeure pourtant majoritairement ignorée des plans municipaux : lors de la précédente mandature, seules six parmi les 35 000 communes françaises ont adopté une stratégie spécifiquement dédiée aux familles monoparentales.

Un constat sur lequel insiste l’étude « Villes, monoparentalité et mères isolées en France », menée par les Mères Déters entre l’été 2024 et l’été 2025. En s’appuyant sur des informations publiées par les communes elles-mêmes, sur leur site internet ou leurs médias, ou bien issues de leurs rapports officiels, le document met à jour une vaste hétérogénéité territoriale dans la prise en compte de ces familles par les politiques municipales. « En déménageant à trois ou quatre reprises ces dernières années, j’ai constaté par moi-même que ma situation n’était pas la même d’une commune à une autre. Autrement dit, on passe la frontière d’une ville et notre vie change totalement », témoigne Yvonne.

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Partant de cette observation, cette mère isolée, qui réside dans une commune de la banlieue lyonnaise, a voulu se pencher sur la question en comparant quatorze communes françaises : les dix villes les plus peuplées, deux villes d’Outre-mer (Saint-Denis de la Réunion et Fort-de-France), ainsi que deux autres ayant adopté un plan à destination des familles monoparentales (Ris-Orangis et Saint-Ouen). Du côté des critères retenus, les programmes municipaux, l’accès et le coût des services publics ou encore l’offre de transports en commun ont été scrupuleusement analysés.

En premier lieu, il en ressort des écarts tarifaires pouvant varier du simple au double selon le lieu de résidence. Par exemple, en ce qui concerne les services publics municipaux d’accueil, de restauration et le périscolaire, pour une famille monoparentale avec un enfant, à revenu moyen, les prix vont de 808 euros à Toulouse jusqu’à 1 522 euros à Bordeaux.

Pour une famille monoparentale avec deux enfants, la somme s’élève à 1 585 euros à Toulouse contre 2 796 euros à Nantes. « Ce qui est injuste, c’est que le taux d’effort [le coût d’accès à ces services publics relativement au revenu du ménage, N.D.L.R.] est beaucoup plus important pour les familles monoparentales, poursuit Yvonne. Cela peut représenter 7 % du budget annuel contre en moyenne 3 à 4 % pour un couple. »

Tout ceci témoigne d’un manque de lisibilité d’autant plus flagrant que la plupart des villes ne facilitent pas l’accès aux informations.

Un manque de lisibilité flagrant

« Ce n’est toutefois pas aussi simple de dire quelles sont, parmi les villes, les bonnes et les mauvaises élèves », souligne Sarah Lebailly, cofondatrice de Mères Déters. « Tout dépend du fonctionnement administratif ». En effet, selon les types de services proposés, l’offre disponible et la différence de prix font considérablement varier le classement. Marseille, dont les coûts globaux sont les plus prohibitifs lorsqu’on comprend l’accueil du matin, la cantine et le périscolaire du soir, propose pourtant les tarifs parmi les plus avantageux pour la garde des mercredis.

La situation diffère aussi selon le type de profils, en fonction des revenus et du nombre d’enfants. À Nice, par exemple, les familles monoparentales aux revenus modestes pâtissent de tarifications peu adaptatives : tout comme Montpellier ou Marseille, la préfecture des Alpes-Maritimes ne propose que trois tranches de grille tarifaires pour la cantine, là où Lille en compte seize. À Nantes, la situation est inverse, avec une fourchette de prix relativement élevée pour les classes moyennes, en dépit d’une offre plus accessible pour les familles aux faibles revenus.

Tout ceci témoigne d’un manque de lisibilité d’autant plus flagrant que la plupart des villes ne facilitent pas l’accès aux informations : seules cinq parmi celles étudiées mettent à disposition un simulateur de prix. Enfin, à cela s’ajoute l’inadéquation entre l’offre de services et les besoins réels de la population. En dehors du cas de Marseille, Paris ne propose pas de dispositif d’accueil les matins et Lyon n’offre aucun service de garde les mercredis après-midi.

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« Le bras de fer se joue sur les municipales »

À travers cette étude, le collectif des Mères Déters entend pointer du doigt un manque de considération de la part des municipalités : « Juste après l’État, ce sont les communes qui ont le plus d’impact sur les familles, et en particulier les familles monoparentales. La plupart des services publics étudiés relèvent de leurs compétences », explique Yvonne.

Sur la question du logement également, les actions entreprises par les communes jouent un rôle non négligeable. La militante Aurélie Gigot, membre de la Collective des Mères isolées, dénonce la logique de gentrification en œuvre à Saint-Denis : « Les politiques menées se répercutent sur le budget et cela a un impact sur le quotidien des familles monoparentales, qui sont davantage touchées par les problématiques de mal-logement ». En Seine-Saint-Denis, 44 % des enfants vivent dans un logement suroccupé : un chiffre supérieur de 30 points à la moyenne métropolitaine, et qui s’explique en partie par le nombre de familles monoparentales installées dans le département.

« Beaucoup de candidats se dédouanent en invoquant la responsabilité de l’État mais les villes ont aussi la possibilité d’innover en proposant des politiques au service de l’épanouissement des mères isolées », reprend Sarah Lebailly. Pour cette dernière, l’urgence est d’agir sans attendre les prochaines élections nationales. Aurélie Gigot acquiesce : « Le bras de fer se joue maintenant sur les municipales. Mais pour résorber ces inégalités territoriales, il faut bien entendu une harmonisation à l’échelle nationale. »

En attendant, les bien nommées Mères Déters comptent bien poursuivre leur action. Pour chacun des candidats signataires du pacte, les militantes veilleront à ce que les engagements soient respectés au sein des municipalités élues. « Dans une vie, une femme sur trois traverse cette situation. D’ici à quelques années, cela pourrait être une femme sur deux. Alors pourquoi les politiques publiques restent focalisées sur les familles nucléaires ? », soulève Yvonne.

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