Jeff Bezos, le Washington Post et l’ombre qui s’étend

Ce que Jeff Bezos fait subir au titre historique de la presse états-unienne – qu’il a acheté en 2013 –, pour plaire à Donald Trump nous rappelle une chose basique : les milliardaires qui possèdent des médias ne seront jamais les défenseurs du journalisme et de la vérité.

Pauline Bock  • 9 février 2026
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Jeff Bezos, le Washington Post et l’ombre qui s’étend
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« Je viens juste d’être virée par le Washington Post en plein milieu d’une zone de guerre. Je n’ai pas de mots. Je suis dévastée. » C’est le bref message qu’a posté la correspondante Lizzie Johnson, sur le réseau X, le 4 février dernier, depuis Kyiv. Elle y couvrait la guerre en Ukraine pour le journal états-unien, propriété du milliardaire et fondateur d’Amazon, Jeff Bezos.

Johnson est l’une des 300 journalistes du Washington Post, sur environ 800, qui ont appris brutalement leur licenciement ce 4 février. Des journalistes des services Sports, Livres, Tech, Podcasts, ainsi que de très nombreux correspondant·es à l’étranger – Lizzie Johnson, donc, mais aussi l’ensemble de l’équipe couvrant le Moyen-Orient – ont pratiquement tou·tes vu leur poste supprimé. Une hécatombe éditoriale au journal mythique qui révéla, en 1974, le scandale d’espionnage politique du Watergate, qui fit tomber le président Nixon.

Le non-soutien à la candidate démocrate Kamala Harris a été le premier signe d’un radical changement de vent.

Cela fait quelques années que le Washington Post vacille sous les décisions de son propriétaire, Jeff Bezos, dictées uniquement par ses intérêts personnels : se faire bien voir de Donald Trump. Lors de l’élection présidentielle de 2024, l’ordre de Bezos au journal de ne pas soutenir, comme le veut la tradition du Post, la candidate démocrate Kamala Harris qui se présentait contre Trump, a été le premier signe d’un radical changement de vent. Plus de 250 000 abonné·es avaient alors décidé de protester en se désabonnant.

« Un meurtre »

Ce qui n’avait pas empêché Bezos, quelques mois plus tard, en janvier 2025, d’envoyer un signal plus clair encore, en modifiant le génial slogan du Post adopté en 2017, « Democracy dies in darkness » (« La démocratie meurt dans l’ombre ») pour y ajouter (1) le très banal « Riveting storytelling for all America » (« Des récits captivants pour toute l’Amérique »). La mention de « toute l’Amérique » à l’évident accent MAGA n’avait trompé personne.

1

À usage interne.

Sur le même sujet : Le trumpisme, anatomie d’un fascisme moderne

Enfin, en février 2025, Bezos imposait un « tournant éditorial » visant à limiter les sujets couverts par la rubrique Opinions aux « libertés personnelles » et aux « marchés ». Ces directives annonçaient une mise au pas du journal sous l’ère Trump. Les centaines de journalistes viré·es sans ménagement en sont la concrétisation. La direction du Post a promis de focaliser l’éditorial sur « la politique intérieure, la sécurité nationale à Washington et à l’étranger, le pouvoir, les tendances actuelles » et « les forces qui influencent l’avenir ». Mais le magazine The Atlantic l’a écrit noir sur blanc : c’est un « meurtre ».

Sur le même sujet : Pouvoir et médias : l’art de fasciser l’espace public

Le meurtre d’un titre de presse prestigieux, qui avait tenu tête à Trump pendant son premier mandat ; et, par capillarité, le meurtre du journalisme états-unien tel que pratiqué depuis 1945. Car Bezos, qui talonne Elon Musk pour le titre d’homme le plus riche du monde, a parfaitement les moyens de maintenir à flot le journal qu’il a acheté en 2013, en promettant de le « sauver ». À la place, il a choisi d’investir 75 millions de dollars dans un film propagandiste à la gloire de Melania Trump. Les milliardaires qui possèdent des médias ne seront jamais les défenseurs du journalisme et de la vérité.

La liberté de la presse est une puissante arme contre le fascisme. Encore faut-il la protéger.

L’ère Trump qui s’ouvre risque fort d’illustrer le slogan initial du Post : la démocratie mourra dans l’ombre, par mille lâchetés d’hommes puissants. La liberté de la presse est une puissante arme contre le fascisme. Encore faut-il la protéger, aux États-Unis comme ailleurs. Pour ne pas voir nos médias subir le même sort, une seule solution : protéger leur indépendance des intérêts des milliardaires, le plus vite possible. Et soutenir, partout, les médias indépendants.

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