Pour une interruption volontaire de vieillesse

Dans la logique de la lutte pour le droit à l’avortement, le combat pour le suicide assisté réaffirme que les corps nous appartiennent.

Rose-Marie Lagrave  • 11 janvier 2023
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Pour une interruption volontaire de vieillesse
© Ricardas Brogys / Unsplash

À la faveur des luttes pour le droit à l’avortement, le mouvement féministe est parvenu à rendre audible et légitime une notion aussi banale qu’évidente : « Mon corps m’appartient. » Après l’adoption à une large majorité à l’Assemblée nationale, le 24 novembre 2022, d’une proposition de loi inscrivant le droit à l’IVG dans la Constitution, ce droit devrait bientôt être gravé dans le marbre. 

#MeToo a réussi le tour de force de rappeler que toute atteinte au corps de l’autre, si légère soit-elle selon l’appréciation des donneurs de coups, s’inscrit dans un continuum de violences. Les corps sont aussi violentés par le travail physique harassant, et nombre de nos concitoyen·nes parviennent à la retraite en traînant l’ombre d’eux et d’elles-mêmes, alors même qu’il est programmé d’en repousser la date butoir.

Tous doivent pouvoir bénéficier d’une « mort bonne », en étant maîtres de choisir leur façon de mourir.

Devenues vulnérables par l’exploitation salariale des corps, par des maladies, par des handicaps physiques ou mentaux, nombre de personnes sont amenées à vivre l’avancée en âge dans la dépendance aux autres. Leur corps ne leur appartient plus, ballotté qu’il est entre prescriptions médicales, gestes infirmiers, biopolitique et enfermement dans les Ehpad, mouroirs aux alouettes.

Les vieilles et les vieux qui sont parvenus à se ménager une autonomie ne sont pas non plus prêts à baisser les bras quand les signes de déchéance corporelle et mentale se font invasifs. Celles et ceux qui ont conquis une « vie bonne », celles et ceux qui en ont été dépossédés, tous doivent pouvoir bénéficier d’une « mort bonne », en étant maîtres de choisir leur façon de mourir.

Dans la logique de la lutte pour le droit à l’avortement, le combat pour le suicide assisté réaffirme que les corps nous appartiennent. « Faire naître si je veux, quand je veux » doit aller jusqu’au terme de sa logique : « Demander la mort si je veux et quand vivre devient indigne. »

Sur le même sujet : Derrière les débats sur la fin de vie, le manque de moyens

Les femmes partaient à l’étranger pour se faire avorter ; il faut aller en Belgique ou en Suisse pour « mourir dans la dignité » : l’analogie est saisissante. Le recours au suicide assisté ne doit plus être un tabou, car c’est l’un des registres du care et une extrême-onction sécularisée. Il faut remettre au goût du jour l’interruption volontaire de vieillesse (IVV) que Pierre Desproges avait lancée en 1983, sur FR3, dans « La minute nécessaire de M. Cyclopède ».

Quelle figure se lèvera, tels Simone Veil pour l’IVG ou Robert Badinter pour l’abolition de la peine de mort ?

Et pourquoi pas un manifeste féministe de 343 vieilles décidées à mourir, suivi d’un manifeste de 343 médecins s’engageant à aider à mourir, comme l’a proposé Jean-Paul Hamon dans L’Express du 6 janvier 2020 ? Nul n’est jamais obligé d’exercer ce droit auquel une majorité de Français·es se disent favorables. Quelle figure se lèvera, tels Simone Veil pour l’IVG ou Robert Badinter pour l’abolition de la peine de mort, pour porter haut et fort la chanson de Barbara : « À mourir pour mourir, je choisis… »

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Idées
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