« Cette réforme instrumentalise la cause des femmes »

[Mise à jour] Sophie Binet a été élue le 31 mars à la tête de la CGT. En janvier dernier, quelques jours après la présentation du projet de réforme des retraites par le gouvernement, Politis l’avait interviewée – elle était alors dirigeante confédérale et pilote du collectif Femmes-Mixité au sein de la CGT – pour la questionner sur le sujet des femmes dans ce projet injuste.

Pierre Jequier-Zalc  • 18 janvier 2023 abonné·es
« Cette réforme instrumentalise la cause des femmes »
« Toutes les réformes qui consistent à allonger les durées de travail défavorisent les femmes, plus nombreuses à avoir des carrières incomplètes.»
© Maxime Sirvins

Mise à jour du 31 mars 2023

Sophie Binet, à la surprise générale, a été élue ce vendredi 30 mars à la tête de la CGT lors du congrès du syndicat, succédant ainsi à Philippe Martinez. C'est la première fois qu'une femme, cadre de surcroît, dirigera l'organisation. En pleine réforme des retraites, avec une actualité sociale présente et future des plus brûlantes, et au terme d'un congrès houleux, la nouvelle secrétaire générale aura du pain sur la planche, pour rassembler à la fois ses troupes et mener les luttes.

Première publication le 18 janvier 2023

Depuis la présentation de son projet de réforme des retraites, le gouvernement martèle qu’il serait très bénéfique pour les femmes. Un argumentaire balayé point par point par Sophie Binet, dirigeante confédérale de la CGT et pilote du collectif Femmes-Mixité au sein de la confédération. 

Les femmes. Lors de la conférence de presse de présentation du projet de réforme des retraites, le 10 janvier, Élisabeth Borne a martelé ces mots à quatre reprises. Toujours avec le même objectif : soutenir l’idée que son projet profitera aux femmes, qui touchent, en moyenne, des pensions encore largement inférieures à celles des hommes. Pour Politis, Sophie Binet s’attache à déconstruire cet argumentaire et nous livre les pistes d’une réforme des retraites qui serait – vraiment, cette fois – féministe.

Aujourd’hui, les inégalités de pension entre les femmes et les hommes sont encore très importantes, de l’ordre de 40% en pension de droit direct, 28% si l’on intègre les pensions de réversion. Comment expliquer un tel écart?

Il résulte d’un cumul de plusieurs facteurs. L’inégalité salariale, bien sûr. Le calcul du montant de la pension est effectué en fonction de la durée cotisée et du montant cotisé. Or les femmes cotisent sur un montant plus faible que les hommes puisqu’elles sont encore payées en moyenne 28 % de moins.

Leurs carrières sont également plus courtes, et c’est pour cela que la réforme des retraites du gouvernement aura un impact négatif sur elles. Car toutes les réformes qui consistent à allonger les durées de travail défavorisent les femmes, plus nombreuses à avoir des carrières incomplètes. Aujourd’hui, 40 % des femmes partent à la retraite avec une carrière incomplète.

Le gouvernement assure que cet écart va se réduire, notamment grâce à la hausse du minimum contributif de 100 euros…

Cette hausse ne résoudra qu’une infime partie du problème. Rappelons que la hausse du minimum contributif est prévue par la loi depuis 2003… sans être mise en œuvre. J’ajoute que 1 200 euros brut, c’est seulement 100 euros au-dessus du seuil de pauvreté. Cette somme est conditionnée au fait d’avoir une carrière complète. Et, parmi les retraités qui perçoivent moins de 1 000 euros de pension, 83 % ne réunissent pas ces conditions, essentiellement des femmes. Le bénéfice de cette mesure est donc marginal pour les retraités.

C’est pour cela que de nombreuses femmes attendent 67 ans, et l’âge de l’annulation de la décote, pour partir à la retraite?

Exactement. C’est le cas de 20 % d’entre elles. C’est ce qui est grave, dans le discours du gouvernement : il faudrait se réjouir que les femmes partent à 67 ans. Élisabeth Borne nous dit en creux que le gouvernement aurait pu décaler cet âge à 69 ou 70 ans… Génial, et pourquoi ne pas pousser à 80 ans ?

Cela constitue une régression qu’aujourd’hui 20 % des femmes soient obligées de travailler jusqu’à 67 ans faute de carrière complète.

Cela constitue une régression qu’aujourd’hui 20 % des femmes soient obligées de travailler jusqu’à 67 ans faute de carrière complète. Le nombre de femmes qui vont devoir attendre 67 ans va même augmenter car le nombre d’années de cotisation demandées augmente aussi plus rapidement que prévu. Ce n’est même pas un statu quo, c’est une dégradation.

Élisabeth Borne a annoncé que les congés parentaux seront désormais pris en compte pour les carrières longues. Est-ce que ça ne représente pas une avancée sociale?

C’est vraiment : « Je donne d’une main ce que je reprends de l’autre. » Les congés parentaux seront pris en compte pour les carrières longues, dans la limite de quatre trimestres, soit un an. Or c’est exactement ce que le nouveau dispositif ajoute en termes d’annuités exigées. Avec, en plus, un recul de deux ans de l’âge légal de départ pour

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