Jeunes de Gaza : résister par l’art et le sport

Depuis quinze ans, les Palestiniens de l’enclave côtière vivent sous blocus. Ce bout de terre est aujourd’hui une prison à ciel ouvert où les mouvements islamistes prospèrent et recrutent au cœur d’une jeunesse désespérée. Mais le choix des armes n’est pas le seul modèle de résistance : avec leurs poings, leurs corps ou leurs mots, de jeunes hommes et femmes refusent de plier face à l’occupation israélienne, mais aussi face aux autorités locales.

Alice Froussard  et  Céline Martelet  • 15 février 2023 abonné·es
Jeunes de Gaza : résister par l’art et le sport
Mahmoud Al-Amar entraîne des jeunes de 13 à 22 ans au parkour, une discipline consistant à franchir des obstacles de manière acrobatique.
© Roshdi Sarraj.

Deux fois par semaine, ils se retrouvent sur la plage de Gaza. Ils sont huit, ont entre 13 et 22 ans et sont membres d’une même équipe de parkour, cette discipline acrobatique qui consiste à franchir – sans aucune aide – des obstacles urbains ou naturels. Dans la bande de Gaza, ce sont surtout les décombres des bâtiments détruits par les frappes israéliennes que ces pratiquants escaladent.

Ce samedi du mois de janvier, sous le soleil, l’entraînement se fait pieds nus, en jogging ou en short. Pas de tapis de protection ni d’équipement, juste des sacs de sable empruntés sur un chantier voisin. « Je me sens libre quand je fais du parkour, sourit Mahmoud Al-Amar, l’entraîneur. Pas la liberté comme vous l’entendez, sans mur ni blocus, mais je me sens vivre quand même. »

Ce Palestinien de 22 ans a créé ce petit groupe il y a quatre ans. Depuis, les jeunes Gazaouis se rassemblent pour s’entraîner au parkour au bord de la Méditerranée, le seul endroit où le mot « horizon » a un sens dans l’enclave palestinienne. Au nord, les habitants sont bloqués par le checkpoint israélien d’Erez et l’immense mur qui longe la frontière. L’est est barricadé et, au sud, l’Égypte les laisse sortir seulement au compte-gouttes.

« Yallah, tous en cercle », ordonne Mahmoud. Le jeune Gazaoui ne prête même plus attention au vrombissement des drones qui volent sans cesse au-dessus de leurs têtes. « On commence l’échauffement, avec les poignets. Les poignets, puis les genoux, les gars ! » En sueur, quelques retardataires arrivent sur la plage, perchés sur des vélos brinquebalants, relookés avec des autocollants fluo.

Dix minutes plus tard, en débardeur ou torse nu, Jihad, Younes et Bachar s’élancent et enchaînent les acrobaties avec une facilité déconcertante. Ils n’ont jamais mis les pieds dans une salle de musculation mais leurs corps sont athlétiques et leur permettent de prendre à chaque salto, à chaque vrille, un peu plus de hauteur. « On n’a pas de travail ici, alors on se retrouve pour faire quelque chose de notre énergie tous ensemble », explique Younes. Autour de lui, le reste de l’équipe commence à rire, mais il poursuit. « C’est mieux de faire du sport que des conneries, vous ne croyez pas ? »

L’esprit libre

Avant de se lancer dans une nouvelle acrobatie, Jihad ajuste sa ceinture dorsale. « J’ai tenté une nouvelle figure l’autre jour, mais je suis tombé sur le dos. Donc je porte cette ceinture pour soulager mes douleurs et le soutenir un peu », explique le jeune homme de 20 ans. Il n’a pas vu de docteur. « Je n’ai pas l’argent pour payer la consultation. On n’est pas en Europe ici. Si un médecin me dit de faire un traitement, je fais comment ? »

Dans la bande de Gaza, isolée par le blocus imposé par Israël, les hôpitaux sont débordés et manquent de médicaments et d’équipements médicaux. « On a l’habitude de vivre dangereusement ici », raconte Bachar, 19 ans, presque en se vantant. « Si on fait des acrobaties de plus en plus dangereuses, le monde extérieur nous regardera davantage. Parfois, il faut faire des choses risquées pour atteindre son but. »

 Si on fait des acrobaties de plus en plus dangereuses, le monde extérieur nous regardera davantage.

Le but de Bachar et du reste de son équipe, c’est de franchir un jour les frontières de Gaza pour participer à une compétition internationale. En attendant, les jeunes Gazaouis s’entraînent sans relâche. Pour marquer davantage les esprits, Mahmoud a appris à une partie de son équipe à cracher du feu.

« On veut montrer à tout le monde qu’on se moque de leurs destructions, de leur mur, de leur oppression. Ici, on ne s’arrêtera pas. Notre esprit restera libre », tient à ajouter l’entraîneur. « Quand on saute d’un immeuble détruit à l’autre, c’est un message clair pour dire que nous sommes encore en vie ! »

Faire sourire les gens

Quelques mètres plus loin, sur la même plage, la musique de47Soul – mélange de groove et de dabké d’un célèbre groupe palestinien – s’échappe d’un restaurant à même le sable. Sous une paillote, des femmes profitent du soleil et jettent de temps à autre un regard sur leurs enfants qui font du vélo ou de la trottinette sur le front de mer. Ils passent à toute vitesse devant une fresque colorée qui attire le regard.

Elle a été dessinée par Ayman Al-Husari, street-artiste gazaoui de 34 ans, qui fusionne la beauté des lettres arabes et l’art moderne du graffiti. « J’ai choisi de dessiner sur les murs pour être plus proche des gens, rendre mon art accessible à tous, tous les jours. Ce dessin, c’est un mélange de couleurs vives et de calligraphie : il n’y a pas de mots, que des lettres entremêlées qui créent des vagues. J’ai essayé au maximum de m’éloigner du noir et du blanc pour faire sourire les gens et essayer de leur faire oublier les souffrances du quotidien. »

Ayman Al-Husari, street-artiste gazaoui, devant l’une de ses fresques. (Photo : Roshdi Sarraj.)

À cause du blocus, les artistes de Gaza doivent faire preuve d’imagination et d’ingéniosité. Beaucoup apprennent seuls, s’inspirent d’œuvres connues ou de vidéos sur internet et utilisent, pour peindre, des ressources naturelles ainsi que du matériel et des ustensiles déjà présents dans l’enclave côtière. « Le street art, au moins ça ne coûte pas cher. Il nous faut seulement de la peinture, rit l’artiste. Le mur, en revanche, c’est parfois plus compliqué. La dernière fois, je voulais peindre à un endroit extrêmement bien exposé, à la vue de tous, mais le mur appartenait au gouvernement. Cela a directement été refusé »

J’ai choisi de dessiner sur les murs pour être plus proche des gens, rendre mon art accessible à tous.

Depuis plusieurs années, Ayman Al-Husari, a réussi à laisser son empreinte un peu partout, y compris sur les murs des écoles de l’UNRWA, l’agence des Nations unies chargée des réfugiés palestiniens. À l’origine, peindre ou s’exprimer sur les murs était une tradition propre aux partis politiques palestiniens pour faire passer des messages à la population, appeler à la grève ou rendre hommage à un martyr.

Dans la ville de Gaza, presque chaque mur est recouvert d’un dessin, d’un graffiti artistique ou d’un message politique. « Il y a une signification derrière chacune de mes œuvres, reprend le grapheur. Parfois le message est simple, parfois il est lié à l’actualité de manière directe, parfois il est plus grave, lié à la situation politique, à notre manque d’espoir ».

Ses récentes fresques ? Un portrait de George Floyd – Afro-Américain tué par la police lors de son arrestation en 2020 – ou encore une collaboration avec le Comité international de la Croix-Rouge pour lequel il a peint des tourbillons noirs faits de lettres arabes sur une grande fresque blanche. « C’était une manière

Envie de terminer cet article ? Nous vous l’offrons !

Il vous suffit de vous inscrire à notre newsletter hebdomadaire :

Vous préférez nous soutenir directement ?
Déjà abonné ?
(mot de passe oublié ?)

Pour aller plus loin…